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rAVENTURIER
F R A N Ç OIS,
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MÉMOIRES
D E
GRÉGOIRE MERVEIL,
TROISIÈME ÉDITION.
Per varios cafas, & toc (iilcrlmina rerum Vemmus.
ViRG.
7i
TOME CREMIER. .
A L O N'D R E S,
Et fc trouve à Pari s f
/^QuiiLAU Vdlwé , rue Chriftîne j m La Veuve Duchesse , rue Saint-Jacques % 1 Belin , rue Salue- Jacques ^ CKez -^ MÉRIGOT le jeune , quai des AuguAlns ^ I De Sbvnb , au Palais Royal ;. f £c les Libraires qui . v>ea<kut les Noo-" V, veautés.
M. DCC. LXXXiy^
AVANT-PROPOS.
N<
OTRE Héros n'eft pas un in-^ trigant, un Chevalier dinduftrie, comme le nom que nous lui don-- nons fembleroit Tindiquer : nous l'appelions Aventurier , parce qu'il a beaucoup d'aventures. Ceft ce dont les Leâeurs de Romans font le plus curieux. Ils recherchent ces bienheureufes aventures avec autant d'ardeur que les anciens Chevaliers çrrantsyils aiment fur- tout celles qui font ; relatives* aux amours de la jeuncffe. Nous n'â^ vons pas cru, devoir les épargner ; car enfin , ces fortes de leâures^ont ordinairement pour but le (impie amufement; & nous avons eu prin» cipalement en vue d'en procurer à ceux qui voudront bien nous lire* On nous reprochera peut - être que, parmi tant d'incidents, il s'en trouve d'incroyables , d^extrava- gaiKs» Si nous diiîons que tout ce
(
Avant-Propos. que nous racontons eft vrai , Se que le vrai n'eft pas toujours vrai- femblable, qu*auroît-on à nous ré- pondre f Quoi qu'il en foit, nos Mé-^ moires, avec toute leur gaieté, ou , fi Ton veut, leur folie , ne feront pas peut-être entièrement dépour- vus d'utilité. Il eût été plus beau y fans doute , d'avoir un but moral , & de faire parvenir notre Leâeur à la vertu , par le chemin du plaifir ; mais c'eft le comble de Fart. Nous oferons tenter par la fuite un fi no- ble effort. Cet effai doit nous y ache- miner. Nous avons commencé par ce qu'il y a de plus aifé , pour nous élever , bfentot après , au genre le plus difficile. En atiendant , ce peu de lign^ fera notre excufe & notre apologie; '
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' VJrENTUSXER
L^AVENTURIER
F H AN Ç O I S.
PREMIÈRE PARTIE.
LIVRE PREMIER.
jljE premier moment de mon exiftence que je me rappelle eft, je crois, une époque dç mon enfance la plus reculée. Jévivois dans une maifon brillante j j*é- toîs habillé comme le font les enfants de ia première condition. Je paffois les jour- nées dans les bras d'iine grande femme i tablier blanc, que je nommois ma Bonne^ & de temps en temps on me menoit em- brafler une belle Dame, bien vermeille, que fappellois Maman. Je n'ai de tout. cela qu'un fouvenir biçn foible j mais ce tfeft pas un fonge.
Tçmc 1^ A.
^ L*A T E>K ^^ & I E R
Un jour un grand homme fcc; quQ jVppellois mon Oncle, tne trouva feul; ma bonne m'avoic imprudemment laiflfé appuyé contre une cîiaife, m^amufanc ftvec quelques babioles qu'elle avoit mifes devant moi. Le grand homme ^.epvelQppé d'un manteau d'ccarUte» entre , me prend dans Tes bras & m'emporte. Il me couvrit de fon manteau ; ' jp criai ' de toute ma force en me voyant enfeveli fous cette vafte draperie ; pour m'appaifer il me donna quelques dragées ; je mangeai en filence, & me laiflai mener. Nous arri- vâmes dans on cul-de-fae^ il me fit alors voir le jour^ me remit aux mains d'une Savoyarde 9 lui donna quelque. argent Sç s'enfuit. La vieille me cacha dans fon ta* blier , Se me porta dans fon trifte manoir» Elle me mit fur un châlit, j'y pleurai beau* coup 8c je m'y endormis.
On ne dort pas toujours. Quoique dans la plus tendre enfance, il me fallut ga- gner ma vie Se celle de plufieurs autresi femmes. On me couvrit des livrées de la mjifere. Se l'on me mena fur le Pont- Neuf Il faifoit un froid épouvantable. On m'étendit fur quelques brins de paille» ^ h SiLVoyarde dçmandoit effrontémenc Taumône pour moi» qu'elle aifuroic être fon filsr Je paifoi$ les J9ars dans ce picçqx
François.' |
écat*2 le fuir on me don noie chez elle une edocacion que je crouvois déjà indigner de moi^ Ton m'apprenoic à mendier* Gha-« que fois que je vojrois palier une jolie femme dans une voiture, je croyois ap« percevoir mon ancienne Mama.n, & je lui prodiguois ce nom, que je ne pouvais donner à mon exécrable duègne. Je rap« porcois beaucoup à cette marâtre, parce que j'écois d'une alTez jolie 6gure ^ Si quand la fcélérace ne jugeoic pas à propos de fortir, elle me louoit à d'autres mai-» heareufes dont j'étois auffi le gagne-pain* ' Je languilTois dans cet état. Un jour je vis une Dame s'avancer, d'un air trifte,4 pied, quoiqu'elle n'eût pas4'air faite à fnarcbér de cette forte; on ne manqua pas de me préfenter à îk compaflSon. A peine l'eus-je envifagée, que je me jettai ^ fon cou en criant. Maman, Je la reccm- noilTois en effet pour celle que je nom-^ mois ci-devant de ce nom, ^ qu'on me faifoic etubrafler, quand je logeais dans cette belle maifon d'où j'avois été enlevé. Cette D^me recula d'abord en voyant un peric mifèrable qui vouloir l'embralTer; inais la fingularité de Taventure l'engagea à me conddérer : il ne lui fallut qu'un coiip ^ d'œil poiir me reconnoître. Elle m'eftlev^ datis fes bra$» Se me baigna de
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4 L*AviKTURIHIt
(es larmes, fans plus s'appercevoir de mon trifte équipage. c« Ah ! s'écria-t-elle, voilà mon enfant >' ! La vieille coquine aVrquiva. On prie un fiacre, on retourna promptemenc à rh6tel, on me dépouilla , on me lava, on me parfuma, on me re« vêtit de jolis petits habits d*or.& de foie^ Je trefTaillois de joie j ma mère étoit en* cote plus tranfportée que moi, elle m'em« brafToit, elle enibraflbit tout le monde: « Ceft lui-même, difoît-elle; voyez ^ A4adame, comme il.eft charmant; tout »' le monde Tauroit reconnu, même fous •» fes haillons; il avait un certain air que w rien, ne pouvoit cacher. » On conve- noit unanimement de fes remarques; on la complimentoit ; toute la maifon étoit dans le cranfport ; tous les appartemens reten- ciffoient des accens de la joie. Les jeunes Laquais èmbrafToient les Femmes de cham** bre; &c les Cochers, fans doute, s'eni*. vroient avec le Suifle.
Je n*eus pas befoin de pleurer pour me faire â ce nouvel état. On amenoit pres- que tous les jours â Thôtel une petite fille à la mamelle, qu'on me faifoit appeller ma confine. Se que je careffois du plus grand cœur du monde. Uenfant me fer- roit dans (es petits bras, il fembloit que mes careiTe^ faifoient éclore fon ame ingé*
François; ^$
nae* Notre atcachetnenc exrraordindre & mutael amufoic beaucoup la maifon, 8c moi plus que tout le monde.
J*étois heureux , fans y réfléchir , & faaif m'en douter. Ce bonheur, fi c'en eft un, ne dura pas long-temps. Maman tomba malade : elle eut 5 à ce quon difoit, des accès de fièvre & des tranfports au cer- veau. Elle me faifoic apporter fouvent far fon lit pendant fa maladie. Se m'embraf- foit long-temps chaque fois, en verfanc beaucoup de larmeSé
Ce fut apparemment dans un de ces inftants où fon efprit n'étoit pas bien re-^ venu d'un rranfport qui l'avoit égaré, qu elle me fit faire l'opération que je vais décrire.
Un jour, après avoir long-temps pleuré fur moi, elle s'écria dans un accès de ten- dreffè : » Non, tu ne feras plus expofé au M danger de perdre ton exiftence, & je 91 te laiiferai des marques inconteftables 3» de ton état >». Alors elle me fit dé- poailler par Baptiste , domeftique en qui elle avoic beaucoup de confiance, & Ion me fit fous l'aiffelle une opération à la- quelle je ne compris rien. Il falloit qu oh y marquât quelque chofe, puifqu'ils dirent, après la cérémonie :i> Cela eft très-*bieo marqué I». ^
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'4 t'AvENTURIlH
)9 S'il eft malheureux, dit la malade; I» je ne fuis pas fâchée quil ignore qui •» il eft ; il ii'ira probablemenc pas regar- »> der fous fon bras. Que gagneroit il â 9» fe connoîcre ? il n'en feroit que plus 9» malheureux : mais s'il eft dans un érac n digne de lui y fes gens en lui pallànt 9> fa chemife, pourront découvrir cette «> marque y & TinAruire de fa naiflance. » Que n'en ai-je fait autant à fon frerc 9>!
Il étoit fingulier de m'appliquer fiir le corps des marques pour me faire recon- noître , & de me les cacher. J'avois plus befoin, je crois , de les voir étant dans la mifère, pour qu'elles me procurafTent les fnoyens d'enfortir, qu'ctam dans la prof- périté j mais cette idée , avec un air de iraifdnnement^ fe fèntoit de l'état de la jmalade.
Je ne fis pas alors toutes ces réflexions, |e n'en fis aucune \ je m^apperçus à peine de tout cela: je Tavois parfaitement ou« bliéy tant j étois alors enfant ! Ce font des circonftances frappantes qui me lont rap* pelle depuis y fans quoi je n^y aurois ja- mais repenfé.
Je vis beaucoup, auprès dti lit de Ma- man , le grand homme qu on me failoic appeller mon oncle» & dont j'avois ou- blié rindigne tour. Elle ne tarda pas à
f A A K^ o I s; ' y
suourir : je ne me rappelle point les cir- conftances de cette mortj il me fembld que tout le monde pleara, 6c que je pleur xaL comme les autres.
Peu de jours après, mon oncle vint sn arracher des bras de fa petite fille Jiilie que j'aimois fant^ ÔC m'enleva comme îl «voit déjà fait 5 fans fe foncier pour cette ibis de mes cris. Il me rapporta dans une allée fombre, me rendit à la vieille à la- quelle il tn'avoit déjà confié, ôc difparut. La malheureufe me fouetta pour avoir eu laudace de me laifTer reconnoître, nrte red- écouvrit de lambeaux, me remena fur le Poiît-Neuf, & m'obligea d'y faire le me- me métier que ci- devant. 11 me fallut un apprentiâage cruel pour m'y raccoutumer. J'oubliai pouttant bientôt, comme j'avois déjà fait, mon état brillant, de il me fem- bla de nouveau que j'étois né dans celui-là. Les chutes, par la fuite, m'ont été plus pénibles.
* Cependant cette vie me déplaifoît fort : je ne voyois qu'avec répugnance l'indigne taadis de ma marâtre ; un feul objet quel- quefois l'égayoit à mes yeux; c'croic une très-jolie Denioifelle, élégante, d'un aflTec haut ftyle , qui étoît, je croîs, fa fille, Se qui venoit de temps en temps nous voir, bien fardée, bien mufquée. Avec fes dia-
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s l,*AvENTVRIllt
mans & fa parure, elle écoic d'un éclat éblouilTant dans ce hideux afyle. J'écois le feui objet qu elle y voyoit fans dégoût. Elle s'abaidoic quelquefois jufqu à me faire f|uelques careifes, qu'elle accompagnoic toujours de quelque petit préfent, & elle jne paroidoit un ange. J'ignore quel écoic £3n état. Ceux qui favent expliquer les £nigmes du Merture» pourront peuc«être Je deviner.
Je grandirToîs Se je commençois à de^ Yenir commi(Eonnaire. (Je voudrois avoir des commencements plus brillants à pré* fenter aux leâeurs^ mais s'ils ne font pat élégants, ils feront rapides). J'étois obli- , gé d'apporter tous les jours mon gain à ma prétendue mère, qui me bactoit fou* vent, parce qu'elle le^trouvoit trop mo.- dique. Un foir que j'étois. couché, je l'en- tendis caufer avec fon mari. Notez qu'ils «voient coutume de palfer les nuits à boire ou à fe battre ; je ne prêtois pas. ordinai- rement l'oreille à leur converlation ; mais ce jour-là, comme ils parloient plus bas qu'à l'ordinaire, ils m'infpirerent la eu- riofîté d'entendre ce qu'ils difoient; je tic perdis pas un mot.
» Il efl: sûr qu il ne tardera pas à nous >» échapper, difoit l'homme. Si nous^ é- « tions en Italie , nous pourrions tirer ua
François;, 9
» grand parti cîe ce petit Vaurien, car il a »• des difpofitions pour chanter. >>— « Ec »> qu'en ferions-nous ? die ù, femme >». « — Et parbleu, reprit le mari, n'as-ru » pas vu les Cajlrats de la chapelle du » Roi? Ils font gros ic gras comme de» » Chanoines, mais c'eft bien autre chofe »> en Italie. Si je n'étois pas eftropîé réel- » lement comme je le luis à préfent « , (car il faut remarquer qu'il avoir joué long-temps Teflropié pour attirer la com- paflîon; mais que, depuis quelque temps; de jeunes fous l'avoient mis tout de bon dans cet état. ) « J'entreprendrois de lé » mener à Rome : lopération ne coûte 9» pas bien cher, & nous aurions un en- » fant qui chanteroic comme on ne chante » point ». J'a vois entendu pailer de cette opération , & quoique je ne fufTe pas en- core rout le tort qu elle fait à un homme, fe craignois fort de la fouffrir, fur-touc quand j entendois mon prétendu père , qui^ par profefiipn, la faifoit aux chats, dire qu'il feroit bien capable de me la faire lui- même, ce Mais, dit ma mère, il nj a pas » moyen d'aller en Italie, & il nous é- 9> chappera au premier jour. Le petit dr6ié I) commence à fentir qu'il gagne tout ce 5* qu'il veut j & de fait, il m'apporte toui » les jours »n fol de plus, pour chaque
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!• t*A VINTURIEH
9» coup de bacon que je lui donne de fur-» 9t croit. Il me vient une idée} ce feroic de >> l'eftropier^ mais quel membre lui caf- 99 ferons-^ious "? Mon père propofa la fambe, ma mère y le bras. L'un difoic qu'avec les jambes je pourrpis m'enfuir^ l'autre qu'avec mes bras je pourrois les battre. Je craignois qu'ils ne propofafTenc de me rompre un membre de chaque, for- te. Ils déduifirenc leurs raifons avec une chaleur & une brutalité qui dégénérèrent en une violente batterie. Se tandis qa'iU difputoient fur le membre qu'ils dévoient me caflTer, ils en vinrent à fe calTer mu- tuellement la tète. Je profitai du momenc de leur querelle pour m'efquiver fans être apperçu ^ la peur me fît courir de manière à m' aflurer que j'avois encore des jambes j Se je crois que fi quelqu'un m'avoit voulu faifir pour me reccmduire i la maifon, je lui aurois fait femir que j avois auflî de;s bras»
Je courus pendant toute la nuit fans jfavoir où j'allois ; je me trouvai âa point du jour à Saint Germain-en-Laye^ où je n'eus pour déjeûner que les couleurs de l!aurore & le ramijge.des oifeaux.. Ce qui anfpire un Poëte ne nourrît pas un voyar geurj. je fus obligé de recourir à h biea? taifance des^païïaiits ^ ^^ grâce â leurs gér
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néroficés, j'arrivai biencôc à Rouen, où j*enrrai au fervice d'un Charlatan, qui venoic d'établir fur U port un théâtre de planches, pour y vendre fon baume ôc repréfenter des farces. On me fit jouer des rôles â ma portée j & l'on trouva que j'a- vois des diipofîtions, j'étois fèté^ mais je, le payois bien chen Le bourreau faifoiê iùr moi les épreuves dé fes remèdes^ il me fit fouvent des coupures,. pour les fer- mer avec fon orviétan j il me plongea quelquefois le bras ou la jambe dans Teaa bouillante , poui me guérir à fon aiie d^ là brûlure* Un jour il me fit. avaler fur fon théâtre un poiton déteftable : mon corps, s enfla, je manquai de périr. Il û^e donna du contrepoifon de fa façon, qui me fauva la vie, mais en me faifant ^ouf&ir plus que le poifon même. On doit fencir qu'un, pareil genre de -vie m'avoitmis dans le cas d'avoir pett d'embonpoint. Je ne jpus refter plus long-temps dans une pareille maifon: je la quittai, maigre^ &: nu, £c sûremenr je n'en emportai rien.
Papillon léger , je voltigeai dans diffé* rents états fur la terre & fur la mêridanf le premier grade après les matelots fur les flottes, ^ans le premier après les firn* pies foldats dans les armées y mouffe oi» gougeat ^ n'importe, j'étois au premier
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11 l'A VIKTUHIBU
échelon de la fortane & de la gloi^. Re« buté de Neptune & dé Mars, j'entrai à Strasbourg dans une penfion d'écoliers» Ancien militaire & marin ^ mais n'ayanc pas dix ans , j'étois le jouet de ces M e(fieurs« il leur étoit défendu de faire des niches à perfonne qu'à moi : c'écoit bien le moins qu'on leur abandonnât, pour leur divers tiûTement, un petit malheureux; c'eft aind. qu'on ofoît me nommer. J'étois donc l'ob- jet de toutes leurs infolences impunies ; on me battoit pour tous les enfants ri- ches, qu'on ménageoit Se qu'on ne vouloîc pas corriger en perfonne. S'ils avoient fait, quelque fottife, on difoit : «cCeft Gré- » goirë qui a fait cela ou qui en eft la 99 caufe >> j & Ion m'înfligeoit une cruelle correAion fans plus d'examen.
J'étois un peu particulièrement aimé d'un certain d'OrnevilJe , enfant gâté , que fa mère retira de la penfiûn \ elle me prit chez elle avec lui. Il étoit cruel , & me faifoit beaucoup foufFrir, quoiqu'il m'aimât â fa mode. Quand il avoit faic des iiennes , on me fouettoit devant lui pour le punir, parce qu'il paroiffoit y être fenfible. Le bourreau, exprès pour qu'on me fouettât plus fouvent, faifoit une infinités de méchancetés, & feignoit d'ê- tre extraordinairement touché de mon
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fopplîce. Il harloîc plus fort qae moî pendant mon exécution ^ on le croyoic bien pénétré , Se Ton me trouvoit bien^ heureux d'être aimé à. ce point d'un pecic Seigneur.
La fœur de ce mauvais iujet, grande Dtmoifelle, tour-à-fait jolie , me plaignoic & me goûcoit alTez. Elle avoit pour mol une force de confidération ^ & me regar- doit comme au-deffus de mon âge & de mon état. Elle difoit quelquefois: ce Cec » enfant deviendra un homme & fe dif<- n tinguera». Quand iln*/ avoit perfonr ne y je mangeois avec elle Se fon frere« Cela me donnoit une certaine dignité dans cetce maifon, & je commencois à deve- nir quelque .chofe : mais les épines Tem- portoient fur les irofes y 8c je quittai cec hor norable & pénible afyle.
Je courus de nouveau les avenmres; toujours réduit a la plus modique fubfif- tance. Un jour, excénué de laffitude & de befoin, je paflbis dans un village, proche du château d'un Seigneur qui venoit i toute bride. La néceffité, par qui tout eft permis , me força de monter à fa portière pour lui demander des fecours, en rour gilTant de cette humiliation. Je tombai i ]a renverfe. Le caroflfe me patTa fur une jambe, qui, heoreufement, ne fut que
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fcoilCée. Le Seigneur » qui écorc un grand homme fec , ^'apperçuc de mon ^ccidelit ; il entra dans une épouvantable colère » contre fon cocher : «c Coquin ! dit il , je f> te ferai pendre! S'il meurt, je le ferai H enterrer â tes dépens '>. Il vouloit déf- cendre pour lui pa(fer fon épée au tra- vers du corps. Pendant fa boutade j*étois couché par terre* Je fouflfrois ; mais je di- fois en moi*mènie : •< Sans doute il me 9V traitera bien, putfqu*il paroît fi outré de 9> mon malheur ». Cependant il fémbtoic difpofé à partit fans fonger i tnôu Le Cu- ïé , qui le trouva là y prie la liberté d*ap« procher de ù, voiture y pour lui demander ce qu'il vouloit ordonner à l'égard de ce petit malheureux.
<c Moi! dit l'homme fec Se dur, que d» voulez-vous que je faflfe d'^un eflropié ? 3i 11 ne peut pas marcher. » — « v'^*. 99 pour cela, Monfieur, répondit le Cu- » ré, que vous êtes obligé en confcience sf de le faire guérir , ôc de le dédbmma- 99 ger enfuire par quelque génétofité. >fT«' c< Comment, dit-il? Qui m'a donné ce » petit vagabond? que vient-il faire ici? 9»'. pourquoi cherche-t-il fon malheur? cela » ne devrôit-il pas être chez fon père? »' Mais c'èft un frippon qui vouloit peut-*;. 99 ttre nfie voler» Tu es bienheureux, petic
François* iy
• coquin, d'avoir* la jambe caiTée; fans » cela je te ferois enfermer à Bicêtre >»• « — Mais cependant » Moniieur^ reprit 9 le Curé, on ne peut pas le laifTer mourir 9 fans fecours. Il faut avoir pitié de foa f» femblable. »>— « Son femblable eft bon* 9 là y repartit le Seigneur >» ; puis , après avoir rêvé , il dit d'un air touche ; ce il y a un » Hôpital à deux lieues d'ici , qu'il y aille ; » |e coniens qùll s'autôrife de mon nom »>» ce .— Mais il ne peut pas marcher, lui re*<* 5» préfenta le Padeur.»»— ccOh! qu'il £% % traîne, répartit vivement le riche împi-^ » toyable, en ordonnant de fouetter »>.
Il y avoit la un Chirurgien Allemand qui panfa ma plaie» Il voulpit me queA» tionner, mais il avoit peine à s'exprimet en François^ je lui répondis en Latin ; j'en avois un peu appris dans ma penfion de Strasbourg; il me parla dans cette lan* gue , & parut furpri^ de Tufage que j'eit taXîoxs. Le Curé s'en intérefFa davantage i moi y & me fit tranfporter chez lui. Jà répandis à toutes fer queftions d'une m»i niere qui lui plut. L'honnêteté fe peignoit fur fon vifage , & fes cheveux blancs fem« bloient lai donner plus de dignité* Il trouva que Je m'expnmois d'un ton biedt au-deffus de mon écaté Je lui nicontâi quelqaes'iines de mu aventures qui IV
muferenc. Je ne lui parlai point de la belle Dame chez laquelle j'avois vécu dans ma plus tendre enfance j parce que je ne pen- fois plus â cela. On verra par la fuite les circonftances qui m ont rappelle ce trait. Xe Curé me fit guérir chez lui, ce qui lui donna le temps de me connoître. Il ipe prit en afFeâion, & quand je fus rétabli , ]1 ne fut plus queftion de me laifTer partir» Ce Prêtre bienfaifant devint mon père ; il cultiva mon éducation, me perfeâionna dans le Latin, m'apprit le plam-chant, 6c il étoit charmé de la manière brillante doiir fes leçons fruâifioient.
Le Baron de Noirville (c'efl: le nom de tet odieux Seigneur) piqué de voir cet honnête Eccléuaftique plus généreux que lui^ ne tarda pas à répandre que )'étoi$ «m fruit de débauche que le Pafteur avoic eu d'une prétendue nièce, & quil avoic £ûc élever aux Enfants-Trouvés. Ce bruit s'accréditant, malgré les mœurs du Curé , le Seigneur en prit droit de lui fufciter mille tracalTeries. Le bon Prêtre manqua de perdre fon bénéfice. li s*en attacha da- vantage à moi 'j je lui étois d'autant plus cher, que je lui coûtois davantage; ôc il faut avouer que» de mon côté» je lui éeois bien tendrement attaché.
U eut un jour querelle avec le mauvais
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Baron, qui lui die d'un ton de reproche : «« Vous avez en une nièce ? » — « Et vous 93 un neveu , répondit! I , on fait les bruits » qui ont couru ». Le Baron rougit, pâlît & jura qu'il ne lui pardonneroir jamais. Je n'ai compris ce dilcours que plufîeurs an- nées après. *La première fois que je pus aller â TÉ-
Îjlife, j'y vis l'indigne Seigneur qui me ança le regard le plus fîniftre. Je crus lui trouver de la refTemblance avec quelqu'un que j'avois vu je ne sais où. Je lui ren- dis la moue qu'il me fit, & je le haïs au« tant que j'étois capable de haïr.
Mais il y avoit auprès de lui un jeune objet qui fit fortir de mon cœur toute e(pece de haine, pour le remplir d'un fentiment plus tendre. Cétoit une jeune Demoifelle de fixa fept ans, belle comme un Ange ou une 'Déefle : de grands yeux noirs, une petite bouche, un teint de |is & de rofes, des cheveux d'un châtain clair ^ «me caille fvelte, un air de tendreffe & d'enjouement > un je ne fais quoi qui n'é* toit qu'à elle; cous ces avantages en fai« ibienc déjà une personne adorable. Elle avoit tout ce qu'il falloic pour me plaire» Il fembloitque fon image s'ajuftoit natu- xeltemenc dans mon cceur, & cadtoic libelle -même avec tous mes feutimentSt
ao L*AVEMTURIER
les vieilles chanfons : celle-ct lui platj; parce qa elle écoic en ftyle ancien , quoique faite par un Moderne. Il lui fie chanter fouvenc les coupleis qu'elle favoit, regret- tant qu'elle n'en eût paTappris plus long. La petite perfonne, qui favoit déjà tout» feignit d'ignorer le refte, avouant que c'é* toit à moi qu'elle avoir entendu chanter ia Romance, afin d engager le bourru à me faire venir pour la lui apprendre. La rufe lui réuffit^ il me fit ordonner de venir eiir feigner cette chanfon à fa fille y il n'avoic point d ordres â me donner ; mais je ny regardai pas de fi pi es. J'j volai , je chan- tai, je m'accompagnai fur le clavecin; car » avec des difpofitions, j'avois encore acquis ce calent à Strasbourg , auprès de Made- moifelle d*Orneville. Julie me pria de lut donner des leçons de cet inftrumenrè Le père y confentic , cela lui épargnoit les frais d'un maître. L'enfant proficoir fous ma direâion \ le hibou ne me donna ja- mais rien , me croyant trop payé , fans douce ) pat l'honneur de paroître dans fou appartement : je l'étois plus qu'il ne pen* foie. Jeparcageois régulièrement, avec qia petite maîcceflTe, fon déjeûner 8c fon goû« ter, &j'obtenois mille petites faveurs, dont le détail pourroit fembler puérile , a moins ^u on ne fût aufli fenfible que moi.
François. zi^
Jevoyois dans cette maifon, avec un plâifir fingulier, un tableau qui repréfen« toit une Dame dont h figure écoit gra-i^ cieafe & refpeâable. On m'alTufoic <]ue cetoit le portrait de la fœur du Baron de Noirvilie, qui étoicitiorte à la fleur de £ot% âge, fans laifler d'enfants; elle navoic en que deux jumeaux, ôc tous deux paflbient pour être morts prefqu'au berceau. J'avoîi autant de peine à croire que ce hideux homme fut le frère de cette aimable Da- me , que le oere de ma belle Julie.
Ceft ainU que j^ paCai trois ans dans les plaiârs de i amour naiflfant , dans 1 âge de rillùfion; lifânt des romans, fervant la meffe , enfeignant le Latin , donnant des leçons de clavecin 8c de tant d'autres chofes à mon a4orable écoliere.
J entroisdans Tadolefcence; Se mes de<« iîrs, long-temps confus, fe développoienc de jour en jour. La petite Julie, quoique plus jeune, que moi àç deux ou trois ans , paroiiroic les partager. Nous nous faisions toutes les carefTes qui peuvent être inno« centes, & je commençois â defirer au^delil* Ma maftreâe ne me lailToit appercevoic aucune inégalité entre nos conditions; elle ne paroiflfoit pa^ même en foupçon« fier aucune ; mais je la fentois bien^ moi; Moa Curé vouloïc ^ue je m'çtigagèailè
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plus hauc, le mépris le pias marqué, fe peignirent fur Top vtfage; il me fallut une heure de. prières» de pleurs, de gé* nuflexions, pour obtenir quelle me dé- clarât le crime qu'elle avoir à me repro- cher : dès que /e le fus, f avouai tout, avec «ne ingénuité qui me valut ma grâce. Que le moment de notri^ réconciliation fut doux ! Jamais , Je crois, elle ne m'avoic tant aimé. £lle s'efForçoit par un redou- blement de careiTes, de me faire oublier les querelles prefque injuftes qu'elle nVa- voit faites. Nous étions abfoibés dans un torrent de délices. J'étois aux pieds de Julie, & je baifois une de fes mains avec jtranfport. Tout-à'coup jefens fondre fur moi un orage de coups; |e me repourne* c*étoit le Baron de Noirville qui me traî- toir ainfi. Jamais monftre ne me parui: fi hideux , & ne le fiic , je 'crois tant que cet homme déjà û kid , plein de venin 6c d'un feu fombre, Tétoit dans ce moment. La malheureufe Catau étoit atlée fe jet- ter à fes pieds » f implorant comme Seî- gjieut du village , afin qu'il me forçat de Pépoufer, & de renoncer à fa fille. Qu'on jjUge de la fureur du fier Se cruel Baron» Il vola dans l'appartement de Julie; heu- reufement il étoit fans armes; je n'étois Accablé ^ue de fes poings & de ké pieds.
Il
François: tf
îlftappoit, il appelloû: fe procurai i ù/ fille, en le retenant, le temps de 5'enfaic àms fon apparteoiênt , & de s'y enfermer.» Alors je m'efquivai ; je me fauvai chez le Curé; j y tfouvai le même vacarme. Ca- taa avoit fonné le tocfin ^ elle avoir ré- vélé fa prétendue féduâion ; le Pafteur écoit furieux^ je tombai de Charybde en Scylla.
Le Baron vint lui-même chez le Curé faire des plaintes violences fur mon compte :k C'cft un malheureux, difoitil, » qu'il faut chaflerdu pays. » Le Pafteur en convint, & me donna mon congé. C'eff: la feule fois que je Tai vu de l'avis du Seigneur. Catau le repeni;oit de l'orage qa elle avoit excité : elle vouloir me faire perdre ma maitrefle; mais non me perdre elle-mêrne. On ne (bngeoir point à me h faire époufec. Je me trouvai replongé dans mon néant, chaflfé dans l'univers ^ il 7 ayant pas un afyle. Je pardonnai dans mon cœur au Curé} je maudis le Baron ^ je rebutai les excufes de Catau. Avant de partir je voulois prendre congé de ma maûreflè, & cueillir un innocent baifer^ pour dernier gage d'un amour réciproque, il me fut aifé de pénétrer au Château , où tout le monde m'aimoit. J y vis ma Julie ; la crainte d'être découverts fit que nous
Xomc L B
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x6 t*AviKTuarEit
nous enfermâmes » noas pleurâmes en« Semble » nous nous fîmes nos adieux : quels adieux ! quels ferments ! ». • J'eus la force de la quitter ^ 6c je partis eu llence»
fm du j>rcmUr Uvrti
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L'AVENTURIER
FRANÇOIS,
LIVRE SECOND.
v-i H A s s É du Paradis Terfaftre , pour avoir goûté du fruit de l'aibre qu'on appelle la fcience du bien & du mal , je partis avec deux cheniifes dans mes po- ches y Se douze francs dans mon gouf- fec, que le Curé ccnipatiffant m'avoic donnés^ quoiqu'irricé. J'avois la larme à l'œil; car, comment quitter autrement cet honnête homme & le féjour de ma MaîtnslTe? Tout le canton étoit ademblc â la porte: mon air larmoyant me fît i>afouer.
Je me vis railler d'une façon très-fan^ glante par les beaux efprits du village. L'un diibit: c< Voyez M. TÂbbé qui fe jt fait chaffer de chez un bon Curé , pour » avoir cajolé fa fervant^. »— « Et il » neft pas content de cela difoit Tautte^ I» il lui faut encore la fille du Seigneur I» pour ramufer. »» — ci £t parle » mon
iS L*AV1NTURIER
» ami , difoic un rroifieme , peut-être eft-il » bien de condition à cela. Qui eft-ce qui 9> peut le nier puifqu on ne connoit ni m fon père ni fa mece ? Place à Mon£eur » 9> c*eft un enfant du grand chemin, ref- 9> peâezrle fur fes terres. » Dans la cic- conftance où j*ccois, qu'on juge fi ces pro- pos dévoient augmenter ma belle, hu- meur. J'avançois toujours en frémiffaiit, & en croifant mes bras pour retenir mes coups. J'étois déjà hors du village , quand l'apperçus parmi les clabaudeurs, un mal^ heureux dénonciateur, qui^ par fes rapports xnalfaifants , avoir contribué à ma dif* grâce. Je fonds fur lui comme un éclair , f e Je terraffe , je le foule aux pieds. Tout le village tombe fur moi : je donne cent copps , j'en reçois mille ( le Roi d'Ithaque fe bât dans l'OdiflTée contre un mendiant, qu'on me pardonne un combat moins hu« tniliant): on me traîne par les cheveux, on me déchire mes habits \ cent chiens aboient contre nous ; plufieurs mâtins fe mêlent aux combattants; force féaux d'eau plea«- vent fur nous. Tout-àcoup nousentendons claquer de grands fouets qui nous tombent fur les épaules: c'étoit une libéralité des gens du Seigneur , q^i paflbient en cou* tant la pofte. Ils féparent les athlètes , qui «'échappent: j'en retiens un par les cher
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veux 'y le malheureux me demande patdoA â genoux. Alors un carofle pafle : ma Maî- trefleécoic dedans avec fon père, elle me lance un regard qui annonce ion admira- tion de mon air vainqueur , fa compaffioti de mon iriftc étar , & fon regret de me perdre. Le Baron me crie : •« Gueux, je te w ferai pendre « , & s'envoie. Je m'élance après le carofle qui fuie la route de Paris. ce Que va faire de fa fille ce malheureux ? »> difbis*je en moi-même. ^ Je cours tant que je puis , enfin je tombe de laflituâe. Me voilà feul au milieu d'un grand che* min , il eft tard, le foleil eft couché , je fuis tout trempé de fueur, d'eau froide & même de fang j les yeux pochés, les membres moulus » le corps harafle: mes habits font en lambeaux, &, pour com^* ble de malheur , je n'ai pas un foi dan$ ma poche ^ j'ai perdu mes douze livres dans le mouvement de la bataille.
Je commençons à me refroidir Se i grelotter. A la faveur du clair de lune , je vois venir un homme maigre, qui avoit un violon pendu â fa boutonnière, & une femme digne de lui , qui portoit des papiers devant elle dans une poche. L'homme avoit la voix cafl(ée , la femme l'avoit enrouée* Ils paroiflbient me crain- dre & m evicçr y je m'acofte d'eux 6c les
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rafTure. Nous cheminons enfemble. Nocif entrevoyons, quelque temps après, une figure de grand grenadier qui vient nous regarder fièrement fous le née. Mes com- pagnons tremblent, je fais bonne conte- nance. Le Soldat s'écarte Se marche i, quelque diftance de nous, u Chantez un 9» peu , me dit la femme , afin qa il ne » croie pas que nous avons peur de lai. » Mon mari ne le peut , car il a la voix » éteinte , & moi je n'ofe. 9> Je n'avois guère envie de chanter ; mais j'étois' fans argent; le befoin rend fouple ; je renforce ma voix , 5c je chante auffi fort qu auroic pu. faire le grenadier lui-même : le mari m'embraflTe avec tranfport. « Vraimenc , M mon cher ami , dit-il, vous avez une n belle voix: favez-vous jouer du vio- » Ion ? 35 Je lui réponds. que j'en foue uit peu; il me détache fon inftrument décré-^ pir , & je racle. La femme me faute aa .cou et Vraiment, me dit-elle, vous jouez » aufli bien que mon mari; vous chantez » de même ; continuez. » Je chante de |e racle, ce Mais , répond l'homme , j*ai une n vafte Encyclopédie dechanfons, ôc fe >» ne me rappelle pas d'avoir jamais ea- » tendu celle que vous chantez: elle eft i> pourtant admirable. Savez* vous qui Ta I» faite ? »^~c« Ceft moi , lui dis* je. •»
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Alors, tous deux raVis en exrafe^ m'em«- braflènc de concert» Se m*empeftent de leut haleine infeâée d'eau->de-vie. c< Vousècei » un Phénix, s'écrierent-ils. Qam ! chan» •' ter les chanfons , les jouer & les con>* » pofer ! Oh ! vous ctes notre homme! ^ Nous pourfuivons notre chemin , moi aa milieu d'eux, chantant » Jouant du violon^ me traînant comme je peux.
Nous arrivâmes ainfi à une auberge. « U a» faut que vous foupiez avec nous , me die » l'affeâueux couple. »— a Je ne le pnis.^ » leur répondis'je, car je n'ai pas le fol. o « — Nous en avons pour vous , repri- #1 tent-ils. » Je nerae fis pastifier lorcille. Nous foupons: ils m'accablent de caref- fes , Se me regardent avec étonnemenr. ce Mats qui êtes vous? me dirent-ils enfin. 3> Comment un jeune homme qui a un » fi grand talent fe trouve- t-il réduit à » une fi trifte fituation? >» Je leur raconte une partie de mon hifloire. «c Sauveur! 9» s'écrioit la femme compatifiante, avec -» fa voix ejgrouée. a» — ce Ventrebleu ! » où étois-je ? difoit l'homme courageux »9 avec fa voix caflée. «»
Enfin 9 je crus devoir leur montrer au(C de la curiofité fur leur compte: « Et qui M êres-vous à votre tour ? leur dis-|e. » Le mari repond , d'un air enthoufiafte ôc
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comme croyant m'apprendre qaelqiie cbofe d*extcaordinaire. ce Je fuis le fa* » meux Sans-Chair. »» Je vis , à fes joues creufes^ qu'il méricoic bien fon nom, mais je n*avois jamais entendu .parler du fa-* . jneux Sans-Chair. Je leur demandai ce qu'ils faifoîenr. « Nous fommes Mar- 31 chands , pour vous fervir ^ me répon« m dirent' ils. s»— ce Et de quelle marchau- » dife? repris- je.» — « Dechanfons^ me » répliquerent-ils. » Je leur demandai encore s'ils les débîtoient eux-mêmes. Ils me répondirent qu'oui, & je jugeai de leur débit, en considérant leur mine dé- charnée 69 leur voix délabrée, ce Nous ga- 99 gnons quelque choie , reprit la femme, n ScCi mon mari pouvoir me féconder, je »i voudrois, avant quinze jours, chanter a en carodè dans les rues de Paris. Nous 3> avons une provifion de chanfons excel» » lentes, que nous a faites mon coufîn M Grêlée, qui a été , s'il vous plaît, pen- ap dant deux ans , maître Domeftique chez » un Prêtre eccléfiaftique , qui favoit le » latin comme fon bréviaire : mais mon )> mari a perdu la voix , pour avoir chanté 99 pendant deux ans fur le port de Mar« .9> feille, où tous les Galériens, s'il vous? .9» plaît , achetûient de nos chanfons à deux » liards la feuille, qu'ils payoient comme
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^ dés Princes. Cela fait que nous aurions ») befoin d*un compagnon qui pût nous » aider , & qui feroit rraité ni plus ni ai moins bien que nous, & qui mangeroic m à notre cable, toutes les fois que nous » mangerions à table; Se je crois. Dieu >• me pardonne, que nous ne pouvons •» pas faire un choix meilleur que votre » per£)nne j car vous me paroiffez un gar- »> çon bien élevé , qui a étudié dans ji un Collège 9 & qui eii bien favant & •> bien digne d'exercer notre profeflion ^ » & de s'y faire honneur. « — «Allons, » mon ami , me dit Thomme , vous êres^ » des nôtres, & d amis à amis il n'y a que 9 la main. Quoi! vous paroiilez rêver? » Eft-ce que notre propofition ne vous. 9» plaît pas? Et que diable voulez-vous » faire daiès Paris avec les morceaux de 9» votre habit noir. Se vos douze francs que » vous avez perdus ? Quand vous auriez » autant de fcience dans votre tête» qu il 99 y en a dans toutes nos chaufons , (i vous » avez l'air miférable, vous ne tronve- 99 rez pas un écu de votre carcaflTeron 19 vous prendra pour un coquin , & vous 99 ferez obligé de le devenir. >9 , Ces réflexions trop vraies me déci- dèrent malgré ma répugnance pour cet itiu M Allons ^ c'eft fait » reprit M. Sans*
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» Chair y nous en boirons ane bouteille M de plus; ma femme vous raccommo*» » dera elle-même votre habit: morbleu! 9» & du fil & du vin! yy Je me laifTai fub^ |uguer. La femme rapetaflfà y le mieux qu'elle put , mon habit noir , avec du fil blanc. Le lendemain matin, elle me noua elle-même mes cheveux courts avec une de fes jarretières , laiflànt pour cela traî- ner un de fes bas. Je retrouflfai mon cha«-» peau d*Abbé avec des épingles ; je le mis lur 1 oreille, ôc me voilà dans Paris, chan- tant des chanfons pour gagner ma vie* ( Quel rôle pour un amant de Julie! ) J'en compolai bientôt, moi-même, une qui eut beaucoup de fuccès , Se nous valut aflez d'argent. Nous revenions le foir à la maifon , le gofier fort fec ; mais nous avions de quoi Tarrofèr^Je ne tar- dai pas à m'acheter un habit à la friperie. Je rougilfois beaucoup de mon état; je le- quittai bientôt. Un jour , tandis que j'étois en fonftion, j'apperçus, de loin, le père de Julie. Je ne pus foutenir ce rôle devant lui; je plantai là mes camarades au milieii' d'un couplet, & je m'enfuis à toutes* ' »ambes.
Transfuge des Troubadours, je me ré- fugiai dans une auberge. J'avois quel- que argent , Se ce fut la première fois de
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ma vie que j'eus de quoi payer dans unà auberge. J y trouvai des Ahbésfurlepave^ qui cherchoienc boudque, c'eft-à-dire uî , étant dévoués au fervice des Maîtres le penfion , actendoienc qu*il y eue pour eux quelque place vacante. Jef Gs comme eux j j'allai j)orter tin écu au Clerc de ces refpeâables Maîtres, & au bout de quel- ques jours, j'obtiens une place de garçoA précepteur, â vingt écus de gages par an, chez M. Pefant , Maître de Penfion. Ce- toit, depuis quelques années, un éche- lon de monté pour moi, puifque j*avoi$ été ci-devant domeftique à Strasbourg , dans une maifon de cette efpece. Ce mé-^- tier mennuyoit, parce que j'étois tour- menté par l'amour j &: que la grammaire » dont je donnois des leçons, n'étoit pa^ une diftraâion fufEfante pour m'empê*^ cher de penfer à ma chère Julie. Je peftoi$ beaucoup fur-tout de n'avoir pas le telnps de la chercher. Cependant je faifois mon devoir j jeptaifois au Maître, qui me re- gardoit comme un grand fujet, à la Mai- treife , qui me trouvait aflez bien fait, à là fervante même à qui je femblois dont & appétiffann C'eft toujours quetqqe chofe.
Je ne tardai pas à (aire une conquête. La mère d'un aes enfants de la pènfîon
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femme de i^^^g» ^(lez jeune 8c aflèz jolie i .vint voir fon bis. Le Maître lui vanta mes foins pour cette élevé. Elle me regarda avec une diftraâion afFeâée , & une attention réelle. Quelques jours après , elle envoya chercher fon fils pour dîner , & fit dire qu'elle trouvoit bon qu'il fût amené par moi. Je mis un habit tout neuf, un petic manteau, un rabat, le tout fort propre; & me voilà un Abbé d'alTez bonne mine. AI adame me reçut avec un léger fourire Se une révérence imperceptible; elle fem-» bloit ne pas m'honorer d'une grande ar« tention , mais elle me faifoir mille quèf^ tions qui en marquoient beaucoup. Elle fie parut pas plus mécontente de ma con- verlation que de ma figure j & elle com- itnençoit à me parler d'un air aflèz parti* culier, quand on vint annoncer qu'on avoir fervi. Elle prit librement mon bras; & voilà Grégoire à la table de gens de diftinâion. Mais quoi! je fuis aimé d^une iille dont la condition vaut bien celle du maître de cetre maifon , ôc peut-être snème ta Dame du logis me veut*elle auflS plus de bien qu'elle n'en laifle voir!
Cétoit un dîner de famille; nous étions xinq^ à table : à la première place fiégeoit le snari brutal, dégoûtant, qui juftifioit, en «quelque forte^ Tair peu fidèle de fa femmes
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II m'avoit laide faire, en entrant, trois ou quatre profondes falutations , fans être tenté de me rendre le moindre coup de tète. Il avoit , auprès de lui » fon digne fils êc fa petite fille, qu'on avoit fait venir du couvent pour dîner avec fon frète. La converfation fe noua , le caquet des en^ fants prit l'eflor. La petite Demoifelle parla mtrépidement de fon couvent , 3c ibr-rout de fa coufine , qu'elle difoit être plongée toujours dans le plus grai^ cha- grin: «c Elle foupire, àifoît-elle, comme a> une amoureufij ( }e Soupirai auffi. Se » la Dame le remarqua ) ; elle refufe toute n compagnie ^ c'eft ce qui Ta empêchée 3» de venir dîner avec nous. »
On parla beaucçup fur le compte de cette confine, qu'enfin l'on nomma Ju-- lie, nom qui m'intérelfa. Je hafardai quel-* ques queftions. La Dame, qui me parloic beaucoup, entra avec moi dans les dé- tails fuivants. « C'eft, me dit-elle, une ?» très- jolie fille , que fa nailTance , fa for- s» tune &■ fon mérite mettent dans le ca$ a» de prétendre aux plus hauts partis ^ mais 9» admirez la foiblefiè de t^efprit humain. n Nous VOUS révélons , fous le fceau du » fecret, cette turpitude de notre famille» n Elle s'eft amourachée, dans fon villa- ^ ge, d'un malheureux, d'un gredin rar
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» mafTé far le grand chemin , qae nous 9» cherchons pour le faire enfermer : nou^ m avons obtenu pour cela ^ une lettre de n cachet. Figurez- vous que fon père a fur- 9> . pris ce malheureux â fes genoux » 6c n qu'elle l'y fouffroit. »> Pendant ce récit » je rougiflbis , je pâlifTois. Le mari , qui n*avoit pas daigné jufques-Ià jetter les yeux fur moi, remarqua mon trouble. «cSeriez- 9 vous par hafard , me dit-il , ce gredin m que nous voulonj faire enfermer ? Vous i> re({èmblez aflez au portrait qu'on tn'en » a fait. >• Je ne pus m'empêcher de rou- gir & de pâlir doublement. « Va, dit-il a» à fon domeftique, cours appeller le Ba^ » ron de Noirville. » A ce nom je n'y puis plus tenir j je me levé pour m'efquiver. « Gueux ! s'écrie le mari brutal, en me jec- » tant fon ailiette au dos , at tête ! arrête ! i» On veut me fauter au collet; je terraflTe deux domeftiques , je renverfe le buffet Se les cryftaux j j*ai le bonheur de fortir viâo- rieux, & je cours a toutes jambes. Heureu* fement, nous étions dans les jours les plus courts; la nuit déjà épaiffe htvorîfa moti cvaiion. Je peftois en fecret contre mon étoile, qui me faifoit perdre une heu« reufe occafion de revoir ma Julie ; car on parloir déjà de retirer l'enfant de la pen- lîon , & de m'engager pour fon précep^
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tear. J*anrois été chez les parents de ma mai trèfle i je l'y autoîs vue venir dîner; j 7 aarois dîné avec elle. Qui fait? j'auroîs pu l'aller voir peut-être dans fon couvenr. Héks! je navois pu apprendre » même dé la bavarde petite fille , où étoit ce cou- vent!
Il n'y avoit plus moyen de fouger à ref^ ter chez M. Pefant; mais je voulois avcMr mes hardes, ne polTédant que cela au monde* Je vole â la penfion; je demande mon compte. Le Maître ^ de fon air lourd , me prie de lui dire ce qui a pu me cho- quer chez lui ; & madame Pefant , & Su- fon , Se tout le monde fe joint à lui. •I Bientôt vous faurez tout, leur dis-je; n mais il faut que je parte. » £n moins d'un demi-quart-d'heure mon paquet fut fait , Se mon compte fini. Grâces aux à-» comptes qu'on m'avoit avancés, je n'avois plus rien â recevoir. Je fouhaitai le bon- loir à M. Pefant, donnai un baifer à fa, femme, â fa fervante Se i quelques marw mots: je pris mon paquet fous mon bras,; il n'étoit pas bien lourd j Se me voi|à^ parti.
Jctrours tant que je peux. J'arrive bien* r&t près de la Grève ^ il y avoit une grande foule, parce qu'^n menoit un malheureux
ilsL roue. Je me ttouveçngagé, ^nalgté
5^0 t*A VBKTVRIIK
moi, dans la mukicade. On m 7 vole mdK paquet ; je ne puis découvrir le voleur : je Qonne des coups de poing âmes voifins» que je foupçonne de Tècre : on me les rend. Je ne veux pas être arrêté dans la circonf- tance où je luis. Me voilà fans un fou, fans une chemife ; & , pour comble de maU beur, javois enveloppé .mon habit neuf dans \fi paquet.
AinH jperdu dans le milieu de Paris » ea danger d y être arrêté, je defirois prefque ce malheur pour avoir au moins ma fub* £ftance. Je foupirois encore d'amour plus que de douleur j car ce fentiment furna- geçit, chez moi, fur tous les autres. Jar- 4>encois toute la ville , où je n avois pas un nid pour me repofer ; la fatigue augmen- toit , chez moi , le befoin de réparer mes forces; au milieu des richeffes de la Capi- tale, cruellement râ/zra/zy?, je ne pouvois jouir que de lair: on ne vit pas de cela» Privé des moyens de vivre, il me vint en
{>enfée de mourir ; mais je n'ai jamais goûté a philefophie du Suicide.' Il y avoit un moyen àflez Hmple de trouver la morr^ c'étoit de voler j par là je fatisfaifois au befoin de manger qui me preflbit, 6c f obtenois la mort , dont on n eft pas fort avare à l'égard des petits voleurs j mais il ne me vint pas même dans l'idée de la chercher de cette manière.
François. 49
Je paflai deux jours dans cette rigoii- xeufe abftinence > Se j'avoue que le troi* £eme je me traînois afTez nonchalam-* ment. J'étoîs dans ce piteux état, quand je rencontrai une bagarre qui m'arrêta fans m'tmpatienter , car je n'étois pas prelTé de courir. Je m'aflis fur une borne , devant un carofTe que le mcme obftacle retenoit. Il y avoir, dedans , une jeuoe De« moifelle aflez jolie, & une Dame aiTez fraîche qui paroifToit fa mère. Je ne leis confidérois point j j avois bien autre chofe en tète. Cependant mes yeux diftraits é- roient fixés fur elles, parce qu'elles fe trouvoient-là. Elles furent long- tetnps elles-mêmes fans laiflèr tomber leur vue fur moi. Tout-à-coup la mère m'apperçut ; elle parut frappée. « Ah ! le voiU^ dit-elle » avec tranfport ! » Sa fille trellaille com- me elle , & s'écrie : ^ Ceft lui-même. >• Elles s'efforcent toutes d'eux d'ouvrir la portière pour s'élancer fur moi. Dans ce moment la bagarre ceffe , le caroflfe le$ emporte. Elle s'écrient: nrr^r^! elles me tendent Its bras^ & moi je refte immobile. Le cocher arrête ^ on leur ouvre, elles s'é« lancenc fur moi. Elles me ferrent dan^ leurs bras, me mouillent de leurs larmes ; & les exclaications de tendreflfe , 9c les re- proches Se les queftions de leurs voix Cufr
(
41 l'A yiKTURXBH .^
foquées fe confondent enfeinble. J'^ois muet entre leurs bras, & je fentois à peine ma faim , tant j'étois furpris. Enfin , je compris à travers le dcfordre de leurs «xpreflîons, que la mcre me prenoit pour fon fils, & la fille pour fon frère; qu'elles étoient charmées de me voir , & furprifès de me trouver dans cet état; quelles me reprochoient de les. avoir quittées; & qu'elles étoîent'glacées de ma froideur, dont elles s'apperçurent enfin. Je ne ré« pondois rien : je me laiflfai conduire dans leur voiture, où les queftions, les carefTes & les reproches continuèrent.
Nous arrivâmes bientôt à. un hôtel fu- perbe^ où nous entrâmes à grand bruit; tous les domeftiques, en m'appercevant , s'écrièrent : j4h le voilà ! Je les entendais fe dire : ce Comme il eft fait ! d'où vient- 9> il ! » Nous defcendîmes de voiture à la vue de toute la thaifon , qui s'étoit préci- pitée à la poniere. J'apperçus , fur un bal- con , un homme en robe dk chambre , que je pris pour le maître , & qui l'étoit en ef- fet. Il parut frappé d'étonnement à mon zCpeStiEclevoilàj &levoilàj lui crièrent la mère Ôc la fille. Il refta immobile, ôc fa pipe lui tomba de la bouche. Je fus , pour ainfi dire , porté au haut de Tefcalier , où cet homme grave s'avança au-devant de
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nous. Les deux femmes me préfenterent à lui avec des tranfporcs de joie. Pour lui, je voyoïs combattre , fur fon vifage, milte paflions différentes. Il paroTflbit vouloir œoncrçr du courroux , & lutter contre les afïàucs qu'une grande tendrede lui faifoir éprouver. Enfin, il me dit avec TacjCTit le plus renforcé qu'il pat mettre dans fa voix: f« Vous voilà donc, Monfîeur? ce font là M de vos tours! Voyez, le malheureux, 19 dans quel équipage il fe préfente. Eft ce 99 .là le fruit des leçons que je t'ai données? yy Qu'as-tu fait depuis que tu as quitté la » maifon paternelle ? Tu auras déshonoré » ta famille ! » Les deux Dames faifoient tous leurs efforts pour l'adoucir en ma fa^ veut, l'affurant que j'étois très-repentant, que je leur avois témoigné le regret le plus uncere de mes fautes , 6c la plus ferme ré- folution de les réparer dorénavant, «c Jette* » toi aux genoux de ton père, me difoit 9t la Dame, demande lui pardon >• } & les reproches coBtùiuoient d'une part , 8c mon apologie de Tautre. Je ne trouvois pas le moment de placer une parole.
Enfin Ton s'apperçut que je vouloîs par- ler : ma prétendue mère fit tous fes efforts pour engager fon mari àm'écouter. « Laif- » fcz-le donc parler , s'écrioit-elle j écou- m tez fes excûfes. h J'obtins avec peme du
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filence. te Moafieur , dis-jt au pcre» je voit »• â la maniert donc je fuis reçu par vous,' » ces Dames ôc tome votre famille» qu'une •i reOemblance extraordinaire doit vous 9> abnfer. Je puis vous procefter que je ne H mérite ni vos reprocnes ni les marques M de tendreffe de ces Dames; car, mal- » heureufement pour moi,~je ne fms poinc M votre fils. M — ce Ah! s écrie le mari M dans la plus violente colère, ah! fcélérar, » tu ofes renier ton père ! Tu mourras de » ma main. » Â ces mots il faute fur deux
fûftolets. Vingt perfonnes fe jettent fur ui pour les lui arracher ; vingt autres fur moi pour m'éloigner de fa vue. Dans ce moment critique entre une Demoifelle belle comme le jour. Je me dérobe comme un éclair des mains qui me retiennent; je me précipite à fes genoux; c*étoit ma Julie. Elle recula, & parut pétrifiée de furprife. Pour moi , je la ferrois dans mes bras, je baifois fes mains , fon vifage, laiffant mon prétendu père faire tout ce qu'il vouloit de fes piuolets. Cependant l'entendois le fougueux vieillard crier dune voix éteinte de fureur: t Quoi! le t» fcélérat méprife à ce point ma colère ! 19 Et l'on m'empêche de lui brûler mille m fois la cervelle ! »» On m'arracha des pieds de 19a Julie,
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Se l*on me porta dans un appartement fort propre y qui étoic celui au fils de U maifon » pour lequel on me prenoit. Ty fus d at>ord laifle feul Se enfermé. Je ne tardai pas à remarquer un grand porcraic
2ui me redembloic en effet parfaitement; ce n eft qu'il étoit un peu plus jeune que moi, parce quil étoit fait fans doute de- puis quelques années. Je n*eus pas de peine à en deviner l'original 3 Se je ne pas m'empèclier de trouver excufable Terreur ^e ceux qui croyoient le voir dans moi. Je ne comprenois rien â une reflemblance û extraordinaire. Javois bien entendu parler de quelque chofe de femblable entre des jumeaux ; mais je ne me con«' ^oiflbis pas de firere jumeau.
Au bout d'un inftant » remis un peu du trouble que m'avoient occaHonné coup fur coup tant de fcenes bizarres , je commen-- çois à fentir renaître les aiguillons de U faim : je ^Fois entrer dans ma chambre les deux femmes > qui veulent a toutes forces être ma mère Se ma fœur , toutes deux les . yeux en pleurs. Je fuis aflfailli des plus tendres plaintes & des plus vives carefTes de leur part, ce N'eft-il pas bien cruel pour «» moi difoic la mère, qu'un fils que j'ai . » élevé avec tant d'idolâtrie, pouffe Tin** • gtadcade j$ifqu*â mer impudenunen^
4S L*AVHNTUllItll
» aux yeux de toute la terre que je fui^l »> (a mère, & sexpofe, p. iouenir m, cette indignité, a fe faire «aiicr !.i tète » par fon père ? »> La Demtîifel»e tlil» it c-nt fubltance à peu près la même chofe- Que pouvois-je faire dans cette circonttance? L'amour de la vérité m'otdonnoit de per- fifter à nier ; maïs c*étoit donner un coup ie poignard à ma mère ^ car il £iut en fia lappellcrde ce nom, puifqu'elle le veut abiolument. D^ailleurs» fon erreur étoit plaufible, & le befoin le plus prtflfant me commandoit impérieufement. Qu'on fe reprëfente un malheureux qui n'a pas mangé depuis trois jours , ( car il fauc avouer crûment cette douloureufe vérité ) & qui fe voit tout-i-coup tranfporté dans les bras d'une grande Dame & d'une très* jolie Demoifeiie , qui fe trouve fils d'une maifon illuftre ôc riche j un homme qui n'eft rien , qu'on menace de l'aflbmmer s'il ne confent à être quelque chofe....» Qu'on fe peigne enfin ma fituation, & qu'on fe demande ce qu'on auroît fait i ma place. Pour moi , je«ne fis rien , je ne dis rien ; j'avois à peine la force 4e parler; je ceffai de nier, te Àh! Madame» dis-je enfin » d'une voix prefqu'éceinte, fi vous aves •» pour moi tant de cendreflèy.dè grâce m taites-moi donner i mang^er ^ car j*en ai
François. 47,
m un grand befoin. » La Dame jugea i mon air mourant , qae mon befom écoit riel. (( O Dieu ! s ecria«*c-elle » mon fils. •» foufFrir la faim , comme le dernier de» 0 miférables! Qu'on apporte à manger. 1». Et (es larmes recommencèrent avec plus d'abondance. Elle me regardoit avec une tendreflè mêlée de la plus grande amer^ qime. « Ccuel enfant ! reprit-elle » que ta m me punis bien de mon idolâtrie 1 *>
On apporta fur le champ de quoi me foulager. Les deux Dames me fervirenr avec un empreiïement extraordinaire, qui fut au moins égalé par celui ^vec lequel je mangeai, ce Âh! Madame» que je vous ai. M d'obligation , difoiâ-je, en faifant hon«- 9> neur aux mets qu'on m'avoit fervis » !^ ' — « Madame, reprit ma mère! ah,: M cruel ! Ah » mon fils ! ne faurois^tei: 19 me nommer ta mère ? » En difant ce-?: la j elle me préfentoit un verre de vin , 8c jet ne pus refufer le nom de mère à celle quL ine nourrifToit, dans un moment où c'éteic» me fauver la vie. Ce nom fut reçu avec* des redoublements inexprimables de ten«<i drefle. Après avoir donné le nom de mere^ à la Dame, je ne pus refufer poliment, X* la Demoifelle, celui de fœur. Je fus em«i brafle de nouveau } je rendis les embraC-M Céments » & me voilà de la famille*
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'49 l'A TENTu&iBit
Pour ne pas être expofé cependant a« reproche dimpofture » en cas que par la fiiite je fuflfe reconnu pour ce que j'écois : « Madame, dis- je i ma mercj vous voyez s> l'afcendant des circonftances qui me a» forcent â vous nommer ma mère: vous n voyez que tout m'y contraint, que vous- 9» même m'accablez de la violence la plus ^ irréiiftible. Si jamais les circonftances » changent, & vous font révoquer le n nom dont vous m'honoret aujourd'hui^ s» avouez du moins alors qu'il n'y a rien 9> à me reprocher , & que la tendrefTe , qui Il vous abufe, ne fe change pas en haine Se 0 en mépris. >» — c< Que (îgnifie ce ian- » gage? me dit ma mère. Voulez*vous 9$ me déchirer le cœur »?—-€< Vous com- 91 prendrez peut-être un jour, pour mon 9» malheur , le fens de ceccc énigme « lui m répondis- je; je vous prie de ne me pas SI preflfer U-delTus pour le moment , il pa « f» roît que votre repos en dépend. Qu'il al vous luffife, ma mère y que je vous prie 91 de m'aimer comme un fils. ^ — cr En a» peux-tu douter? me dit-elle. Ecarte » I» je te prie, tout ce qui pourroit m'être M tunefte dans tes expreflfions. Je vais ta- •• cher d'adoucir ton père en ta faveur. Il fe »■ calmera, je Tefpere, quand il apprendra
» que'
François. 49
n que tu me reconnois, & quand il Verra s> que tu le reconnoîtras lui-même ».
Dans le moment mon prétendu père vient a nous* i« Âh ^ mon ami ! lui crie ma i> nouvelle mère, notre fils nous recon- » noît! »*— •« Il nous fait bien de la grâce, M répond le mari. Le malheureux ! Tenez, » lifez ce qu'on m'écrit fur fon compte. >» — «iO ciel! dit la mère, en lifant, en •> pâlidànt ; quoi ! mon fils a été fufilié ! » Comment expliquer ceciîi» — «Voyez n dans quel équipage il eft, reprit le père » d'un air dédaigneux , & vous compren* » drez aifément ce myftere. N'i-t-il pas » l'air d'un miférable échappé des plus I» mauvais pas? C'eft un témoin oculai* » re qui me mande qu'il a déferté, 8c' m qu'ayant été arrêté , il fembloit nature! » qu'il fubît le fupplice. Il aura eu le bon- »> heur de s'évader & de fe réfugier pré- » cipitamment à Paris; mais, dans Tétâc M OH il eft , il fe rend juftice. Il ne veut pas » nous reconnoitre, parce qu'il fent qu'il i » n'eft pas digne que nous le reconnoif- M (ions. Malheureux ! tu faifois un bel » honneur i ta famille de t'engager pour • foldat, tandis que nous pouvions te 9 faire Colonel, & de t'expoler à te faire > caffer la tête quand tu pouvois jouir du H fon le plus noble Ôc le plus heureux }
Tome u C
50 L*AviHT¥RrBR
« quand. •.. La voilà, continaa-t«il en » voyant encrer Julie ; oai » Julie elle* » même dans tout l'éclat de fa beauté. u Tu favois qu on te la deftinoit ; as-m pu »> préférer les malheureufes qui fuivent les >t armées 9 à une beauté dont tu nés pas » digne» ?
A ces mots, i la vue de Julie, jetois refté muet 8c immobile, ce Quoi ! je pour- »> rois erre à Julie! me difois- je. » £t cette perfpeâive me plongeoit dans l'eztafe 8c le plaifîr. Tout-â-coup on entendit une voiture entrer dans la cour« On vint dire à mon nouveau père qu'on le demandoit; on attendoit une grand*mere, 8c croyant
3ue c'étoit elle qui arrivoit, tout le mon- e avoit couru au-devant d'elle. Je ref- tai feul avec mon amante, & toujours dans mon enchantement : — <« £ft*ce vous, 1» lui dis-je } eft-ce ma Julie que je vois i»? £lle me regardoit avec de grands yeux pre(que ftupides, à force d*âtre indécis encre toutes les paffions qui vouloient s'y peindre. <« Mais eft ce vous auiC ».me dit-elle 9> enSn, mon cher Merveil? Que vois-je! »> qu'encends*je ? >» = «Oui, c'eft moi, n lui répondis* je d'une voix fuf&quée, •y en baifanc avec tranfporc une de fes 9> mains »• Des pleurs baignèrent auflî* toc fes yeux Se les miens^ elle me ièrra
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involontairemenc la main , & noa$ nous regardâmes cous deux au travers de nos larmes. Nous n'avions jamais éprouvé cane de plaifirs; nous ne devrions plus rien^ no- tre cceur, trop plein de fon bonheur» ne pouvoir le contenir. Julie tomba fur un canapé ; je m'y affis auprès d elle,
« Expliquez-moi donc tout ceci , me M dic-elle j vous vous connoiflez. donc » enfip 'j vous avez trouvé vos parents; !• c'eft mon cher Merveil quon me def* M tine *K Ses regards pétilloient de plaifîr, quand elle prononça ces. dernières paro- les, ce Ah! ma chère Julie» répondis-je, I» je ne fais où je fuis; j'ignore qui je fuis. s» Si vous faviez. . . Figurez-vous qu'il y n a trois jours que je n'ai mangé. • . . — « « Trois jours que vous n'avez mangé ^ » interrompit-elle en fe levant avec pré« » cipation, en volant à la table, en » m'apportant mon affiette & monpaint » mangez donc 9>-— « Je n'ai plus biim ^ »» lui dis-je en.baifant fa main. ^—--<^ I* Mangez donc, mon cher ami, reprit^ •> elle avec intérêt, je vous en conjure >»• Invité par ma Julie , je repris mon appétit: je k latisfis avec délices. Elle me verfa elle-mcme â boire. Hébé me fervoit le tieâar 6c Tambroifie ; j'étois dans r01ytn« pe« Combien d'années de mifere lonc
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51 l'Aventuriejl effacées par an moment fi doux!
Sans interrompre rindifpenfable fonc- tion qne je rempiiflfois, je continuai mon récit 9 & je dis â Julie: «Je me traînois 9> aujourd'hui péniblement fur le pavé» t> plongé dans la douleur, & confumé par i> un befoiii que je n'ofois dévoiler i n perfonne. Tout-â^coup j'ai rencontré »» cette Dame qui m'a pris pour fon fils; M toute la famille en a fait autant. Vous 9» avez va le refte j vous hît$ arrivée quand >i le père vouloir me brûler la cervelle, t» parce que j'avois le fcrupule de ne me 9t pas prêter à fon erreur. Il eft fur qu'elle »> eft plaufible y voyez ce portrait. Il faut 9> que j'aie une reflêmblance prodigieufe n avec leur âls, puifque la méprife eft » générale. » •— «< Vous ne l'êtes donc » pas? me dit-elle triftement, »«-rc< Vous 19 ne le connoiflez donc pas? lui répondis- m |e. On vient de mander à fes parents V qu'il a eu la tête caflfée à l'armée comme 99 déferteur; & mon équipage leur a per^ M fuadé que j'étois ce déferteur , & que •> j'avois eu le bonheur de m'évader. Mais m que faut- il faire? >»«f-* ce Et mais, dit* » elle d'un ton craintif, û ce fils eft mort , !• il ne pourroit pas venir vous démentir , •> en cas que vous vous prêtafliez à leur •? méprife. » <«-<- ce £t c'eft ma Julie i inter?
François; jf
» rompîs-je, qui me confeille de. trom» » per! » -— ce Hélas! ma fincérité en w foufire, répondit-elîej maïs avez-vous » quelqu'aûcre moyen de vivre?... >3 Elle sarrêca coat-à-coup & reprit avec em- barras : ce Vous ne penfez pas, je le vois^ » au plaifir d'être unis enfemble ». — r « Cette confidératioa l'emporte, repris-je- » avec feu j leur erreur peut me faire poC- » féder ma Julie, prêtoris-nous-y, bénif* * fons-la, foyons le fils de ce Marquis de^ » Bonac, (c'étoit le nom du père) pour » être répoux de Tadorable Julie ».
Nous cautions ainfi avec la plus douce intimité. Tout-à-coup je vois mes nou- veaux parents nous amener un grand fpec- tte décharné. C'étoic le père de Julie. A cette vue je reftai pétrifié. Julie n'alla fe jetter i, fon cou qu en tremblant. Il la re- poaiTa, en me fixant de l'œil le plus noir. « Comment , coquin , me dit-il , tu n'as ^ pas la tcte cailee ? Malheureux défer- » leur 5» ! — ce Que dîtes - vous ? reprît » ma mère. Ç'eft mon fils. Etesvous fâ- ^ ché qu'il ait pu échapper à la mort»' ? '^tt Votre fils, repartit Noirville! Quoi » donc, comment l'avez- vous reconnu ? »» « Oui , dit le Marquis , c*eft notre fils que » nous avons retrouvé. »» -— «c En ce cas, » reprit Noirville, je vous demande par-
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^4 t'AvENTURIlH
9 don. Vous favez que je n'avois pas » rhonneur de connoîcre M. votre fils. » Je fuis ravi que ce foie un Cavalier de 9i fi bonne mine, & donc la phyfionomie 9) annonce,àcenequilepoflrédera,unforc at fi heureux. >' Tout le monde alors jetta les yeux fur Julie , qui devine rouge com- ttie du feu , & je trouvai qu'il n'y avoie rien de plus naturel que de me prêter à l'erreur de ces honnêtes gens. Après quel- ques autres compliments vagues , Noir- ville demanda à me parler en particulier ; tout le monde fe retira, & nous lailTa en-^ femble, lui, fa fille & moi.
Quand nous fûmes feuls , il m'embrafla avec l'affedlation du monde la plus fourbe. «c Mon ami , dit- il , vous avez donc re- «connu vos parents? Recevez-en mon 1» compliment. Perfonne ne prend plus »» de part que moi a votre fortune, fi ce )' n'eft la fripponne qui nous écoute m. Julie rougît encore, 8c je ne pus m'em- pècher de lui ferrer la matin devant fon père. «Je crois, continua-t-il, que vous >' me pardonnerez aifément tout le palTé. « L'erreur , vous le favez , étoit excufable, » d'ailleurs j'ai de quoi la réparer ». Julie rougit encore. « Je vous avoue ^ n reprit-il, que c'eft moi qui vous ai fait » arrêter à Tarmée con^me déferteur.
Frakçoîs; jj
jt parce que fe ne croyoîs pas que c'étoîc » mon gendre que je mectois dans ce dan- » ger. Mais enfin vous avez eu le bon- I» heur d'échapper-, Dieu foie loué! Ra^ i» concez-moi donc tout cela : comment » avez-vous retrouvé vos parents » ? — • ce Que dites-vous, mes parents! lui ré- li pondis^je. Ils ne font point mes parents; V Abufés par une reflemblance frappante , I» ils me prennent pour leur fils, mais je I» ne le ftiis point. C'eft leur fils a qui vous m avez fait caflTet la tête ; c'eft votre gendr« j» que vous avez fait fufiller. »»
Uhomme refta quelque temps à m'ob- ferver de fon œil perçant & noir j enfuira il me fauta au cou & m'embraflà. « Quel a> cruel garçon vous êtes, dît-il, de né » pas vouloir m'ouvrir votre cœurl Car » enfin vous êtes le fils de cette maifon ; » & fi vous Tavez ignoré jufqu ici , vou« I» devez â préfent vous en tenir pour fur ; » aufli je découvrois bien en vous un cer- •> tain air qui me frappoitj j^arois des » preflèntiment s confus lur votre compte ; >' mais votre déguifement a trompé' ma » tendrelfe z je n'ai pu vous traiter comme » vous le méritiez ; je n'ai pu vous recevoir N dans mon fein, vous admettre à ma s» table y vous favez où nous réduit la
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5<î 1* A V E N T TT R I E ïl
99 tyrannie du rang. Mais à préfent que s» je vous connois . • . • » ^^ tiEt Mon- a» (leur , vous ne me connoifTez point 5 » lui dis*je en l'interrompant; je vous 3> déclare, quoi qu'il m'en puifle arriver, » que je ne fuis point le (ils de ces bon- ^ nêtes gens*, je fuis ce malheureux que » vous avez écrafé foiis votre voiture, & " que vous avez toujours voulu fouler anx d> pieds >»•
Le fcélcrat me regardoit d'un œil plus
Î)erçantque jamais. Il (ixa fes regards fur e portrait du (ils de la maifon; & l'ayanc comparé avec mon vifage : « La reflTem- 99 blance eft parfaite , dit*il entre (es » dents ». Puis il m'embrafla de nouveau & me dit: ce Allons, mon cher ami, il ;» faut prendre votre parti, & féconder la >» fortune qui vous appelle. Si vous n'êtes . » pas le (ils de la maifon, vous devez »• l'être. J'ai certaines raifons de le croire, ^ que je ne puis vous dire , foyez sûr du 99 moins, que vous êtes né dans un état 99 qui vaut celui que vous trouvez ici. Ne M vous refufez pas aux larmes d'une fa- » mille qui vous tend les bras : donnez » un (ils à une mère , un frère à une fœur,
a> un époux â celle qui vous aime Oui ,
99 mon fils, il eft inutile de chercher à (e »> diflimuler, vous pouvez la pofféder ; je M ne me refufe plus à l'accompUifemenc
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• dû vos defits muCueh ; ne craignez au^ » can inconvénient ; il efl: impoffible que H ceux qui vous adoptent reconnoiflfenc n jamais l'erreur; leur fils ne vit plus; &, » félon ce portrait y on ne peut voir une ^ reflèmblance plus parfaite que celle de » cet infortuné avec vous ».
Qui auroit cru que ce fourbe eût û bien faifi le langage d'une aoie fenfible ? Mais fes traits durs. Se fa phyfîonomie finiftre , contraftoient avec le moelleux de fon difcours. Aufli j'en détournai es yeux pour les fixer fur Julie. Que je la trou- vai belle! Un de fes regards me perça juC« qu a l'ame. Je me jettai Tut une de fes mains, où je portai mes lèvres brûlantes , devant fon père. Il nous ferra tous deux enfembte entre fes bras y Se nous conduifit dans cet état vers mes nouveaux parents. <« Je vous amené , dit-il , un fils Se une fille. » Ma mère nous fauta au cou â tous les deux , & nous inonda de fes larmes. Nous fumes accablés d'un déluge de carelfes : mon père même , ( appellons^le auffi de ce nom ) oublia fa colère. Il devint fou de joie y il nous embraila, ma maîtreflè & moi. Se joignit nos deux mains enfemble. Je ferrai celle de Julie contre mon cœur \ je fentis qu'à fon tour elle ferroit la mienne avec une cendrelfe fi modefte Se fi touchante »
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58 ^ l'AviNTURIBU
qtie je fus fur le point de m'étanouir do plaifir. Je ne décris point ce que j*épcoa* vai dans ce moment, cela ne s'exprime point.
Après les tranfports de la famille 5 nous nous afsîmes tous Tun auprès de l'autre» jSc nous reliâmes dans une extafe muette » nous regardant les uns les autres. Jamais la vérité produifit-elle un meilleur eflfet que cette tromperie ? Je n'ai cependant pas encore réum à me la pardonner tout« a-fait.
Quel paflage rapide de la plus grande mifere â l'opulence la plus brillante ! Je fus quelques jours enivré de mon fort}, mais je m'y fis bien vite. Qu'étoit la jouif^^ fance de toutes mes richeffès auprès de l'amour de Julie? Sans ce bonheur j'aurois langui dans la fatiété au fein de 1 abon* dance. Je fuis pourtant forcé d'avouer que quelques filles de l'Opéra parlèrent à mes fens ; & que je ne pus me refufer â un petit nombre de parties où je gourai quelques foibles lueurs de plai/ir. Les fpeâacles » entr'autres > me firent pafler de beaux mo- ments.
Un jour, brûlant le pavé dans mon équi- page très-lefte , mis comme un homme qui alloit à un rendez- vous , fortant plein 4e joie d'auprès de ma Julie. » à laquelle
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ialloîs rifquer de faire une infidélité paC» lagère , Je réfiéchilToîs avec enivrement iiir mon Donheur^ quand, au décour d*une rue, j'entendis racler un violon, & hurler une voix rauque ; je reconnus M. Sans- Chair & fa digne époufe qui faifoient leur humble métier. Je les faluai avec la plt.$ grande politeflTe. Us refterent tous deux im- mobiles en me reconnoidant ; mon carr roflè les éclabôudà. Sans-chair , qui avoir la bouche béante , leut remplie de boue» Quelques jours après , je rencontrai mou bon Curé, qui ne fut pas moins ébahi qu eipt. J'aurois fait arrêter fi je n avois été avec mon père , qui n'auroit rien compris à notre reconnoifiance.
J'étois tous les jours dans une fituatîoti épineufe. Nouvel embarras à chaque nour velle connoifiance de mes parents qui ye« noient nous voir. Tout le monde me recon^ noifibir , mais je nereconnoidbis perfonnef U falloitque j'eflfuyafTe les compliments de tous les amis de la maifon* L'on me rap- pelloic mille particularités que je devois -. lavoir , & que j'ignoiois p.rf4itemenr. Quand j'étois déconcerté, ma mère difoit que c'étoit une fuite d'opiniâtreté , & que j'avois la vanité de difputer le terrein* Je m'appliquois à tous les exercices qui peuvent former Tefprit & le corps y je n'y parus
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ée l'A vsNTuiiiER
point neuf j & je me formai en tiès-pen ie
temps.
En avouant mes écarts» il faut auflî dire un mot du bien que je faifois. Je profitai 'de ma fortune pour fecourir beaucoup de pauvres & honnêtes gens. Je regardois » comme une trouvaille, la découverte de <]uelque famille indigente que je pufTe obliger.
Une fort honnête Demoîfelle, fille 'd'une mère pauvre, mais trop digne de l'être > m'infpira quelques defîrs padàgers. La mère s'en apperçut, & dit» « voilà de 9> quoi faire une dot à ma fille» po«r la- ^> quelle j'ai un mari tout trouvé. » Je ne jettois certainement fur cette jeune enfant qu'un coup-d'œil chafte & refpeâueuz^ lodieufe temme, je ne fais comment» provoqua» enhardit mes efpérances» & me vendit .la viâime. On me la livra} elle pleura & trembla dans mes bras» & paroifïbit difpofée à. céder» mais en gé- mifTant. Ce marché me fembloit odieux ^ & fétôis prefqu'auffi embarraffé qu'elle. Je la priois de m'ouvrir fon ame j elle le fit avec candeur. Je refpeâois fa vertu ; je lui donnai la fomme que j'avois promife ; & cette publique beauté fortit de mes mains dans toute fa pureté.
Le foir je me promenois dans un en-
François. Ht
(droit écarté ; je rencontre un jeane hom- me d une apparence foire décente , qui me prie très-poliment de metffe l'épée à la main. Je lui demande pourquoi. « Vous » avez , dit-il * déshonoré une fille hon- » nête jnfquà préfent, que j allois épou- » fer , & que je ne puis plus regarder ». h lai répondis que j'avois reconnu fa vertu, & que je lavois refpeûée. ce Cela » eft fi faux, me dit- il, qu'elle m'a con- 1 feflfé avoir reçu de vous le prix de fon » déshonneur ». i— « C eft une dot que » je lui ai donnée , repris-je , en admirant » & refpedlant fa vertu ». — « Elle me M Ta dit de même , repliqua-^t-it ^ mais a » d'autres n. Bref il n'y eut pas moyen de détromper ce jeune homme , Se il fallut nous battre.
Je lui fis voler fon épée hors de la main. « Mon ami, lui dis-je quand je l'eus dé- » farmé , pour que vous ajoutiez foi à h » générofité dont j'ai ufé envers votre y> amante, je veux vous en faire une nou-* » velle. Voilà cinq cents louis que j'ai » gagnés hier au jeu, par le plus grand N haîard du monde , prenez-les , joignez- » les à ce que j'ai déjà donné à votre aima- » ble maitrefle^ époufez-la : par ce moyen » j'unirai deux âmes honnêtes, & j'expie- » rai deux fautes que fai commifes s
ix l'Avbntvrieh
» celle d'avoir joué û gros jeu » que je mç •» reproche , quoique heureux ; & celle 99 d avoir rifqué de troubler Tunion de ?» deuip cœurs comme les vôtres. )'
Le jeune homme confondu de ma gêné- roficé, n'eutjplus aucun douce fur la vertu de fa maîtrefle. Je ne réufllis qu'avec la plus
Î|rande peine à lui faire accepter mon pré- ent. Enfin , je mariai ces heureux amants ^ & j'eus plus de plaifir à leurs noces , que fi j'avois auparavant deshonoré la viâime. Je n'ai plus joué depuis.
Je pallai ainfi trois mois, qui furent une jouiflànce prefque continuelle. Le Baron de Noirville preflbir tant qu'il pou* volt mon mariage. Toute la famille étoic d'avis qu'il falloit le terminer fur le champ ; mais mon père écoit Ci enthou-* fiafmé de cette alliance , il vouloit nous donner de fi belles fêtes , il vouloit faire des arrangements fi avantageux en notre faveur, qu'au bout de trois mois nous n'avions pas encore déterminé le jour. On le fixa enfin : tout fut préparé pour la cé- rémonie , avec une magnificence prefque royale. Je touchai du oout du doigt au terme de mes vœux. Je fus fiancé avec ma Julie, & je fcellai d'un baifer la bouche du cher objet dont je me flattois d'acqué- xir la poflèflion.
François. 6^
Noos devions célébrer notre mariage i quelques lieues de Paris» dans un magni* fique château; nous nous mîmes en roatç pour nous y rendre » avec la plus grandf gaieté. Nous traverfions la forêt dé Sénar ; je faifois avec ma chère Julie, auprès de laquelle fétois dans la voiture, les pro? jets les plus beaux pour l'avenir : tout-àr coup une douzaine dliommes mafquésj^ armés de toutes pièces , vient nous ^(Taillir; Il n'y eut. pas moven de réfifter : on nous mit le piftolet fur la gorge > & l'on nous fir rous defcendre en filence. Nos femmes trembloient de peur, & je ne réponds pas des hommes. Je voyois avec inquiétude que celui qui paroi0pit le chef des bri« gands, étoit mis comme un crocheteur; j'en concluois qu'il n'étoit pas queftion d'un enlèvement de roman; mais quo nous avions afeire à des voleurs , qui pro« bablemenr vouloient nous aflàffinér , pouc nous voler à leur aife. Il y a plus : j'avoii obfervé depuis quelques jours une figure de décroteur, couvert d'une fouguenille Parfaitement femblable à celle de ce mal-r heureux : cette figure m'examinoit & me fiHvoit comme mon ombre, quand j'alloia i pied. Je n'avois pu voir le vifage de ctt homme , parce qu'il étoit caché par k$ cheveux mal peignés» ôc par le tom qu il
^4 L*AvZNTURlfiR
paroiflbîc prendre de me le dérober; xnais il avoir exaâetnenr la même raille & la même démarche que le chef de cc$ bandits y qai avoir aufli le vifage couverr de fon mafque. Ce fat lui-même qui fe chargea de moi -y Se , fécondé d'un de fes camarades» me conduisit , le piftoler fur la gorge ; de forre que j avois rour lieu de craindre de leur parc le plus mauvais rrai<> temenr.
Dès que nous fûmes un peu enfoncés dans la forer , on nous fie arrêter ; on rangea rout le monde en cercle 5 avec chacun fon homme qui lui appuyoit fon
Inftolet fur la cempe. On me plaça dans e milieu , comme Je héros de la fête » quatre hommes fe mirent à me dépouil- ler, ce Malheureux ! m'écriai^je» quoique •> défarmé, je ne me laiflferai poinc dé« j» pouiller fans réfiftance. » En difant ces mots » rimpétuofité de mon caraâere me fie faire un mouvemenr rràs-vif, pour tne débarraflfer d'eux. Il y eut fur le champ un coup de piftolet tiré, qui heureufe^ ment ne m'atteignit que le bout de roreil* le : auflitôr » toute ma compagnie pouf- fa des cris perçants, ils me conjurèrent tous 9 les larmes aux yeux , de ne point réfifter , tant qu'on ne me feroie aucun mal y me jurant que s'ils voyoienc qu'on
François. tf j
en voulût à ma yie^ ils fe feroienc couâ égorger, plutôt que de me laiflèr périr. Il fallut céd^r i leurs inftances; je me vis , avec la plus grande inquiétude, dépouiller jafqu^â la chemife, fans que les brigands prononça(renc un feu! mot. Enfuite leur chef quitta fes triftes habita & fe couvrit des miens. Ses gens , par fon ordre , me re* vêtirent moi-même de fes honteufes gue- nilles. Alors il ota de defTus fa tête, & plaça fur la mienne, une faullè chevekire mal peignée, qui couvroit fes véritables cheveux bien arrangés. Il leva enfin fon mafque, & toute la compagnie vit , avec ftupéfaâion , une figure parfaitement lem* blable à celle que j'avois fous les mêmes habits. Tout le monde refta immobile ^ moi comme les autres. Les gens armés s enfuirent à toute bride, à la réferve de leur chef. Chacun s'entreregardoit avec de grands yeux étonnés. La mère, fur- tout , promenoir fes regards entre moi & cette fatale figure; cherchant qui des deux étoit fon fils. On lui avoit dit d'abord qu'il avoit été fufiUé à Tarmée, enfuite elle avoir cru le trouver en moi : enfin elle en voyoit un nouveau. Quelle confufion dobjers! . •
Alors cet homme étrange m*appliqua deur ou rrois coups de fon épée fut le$
i
Sf l'AvBNTURIBR
épaules I en me difant : « Monfîeur Tim^î ^ pofteur, apprenez une autre fois à ne » pas abufer d'un caprice de la nature & » d'une prétendue vraifemblance , pour m tromper une famille honorable dont » vous n&tes pas digne de vous voir le » domeftique.9'
Sa mère voulut fe Jetter à fon cou. Il impofa de nouveau filence avec fon épée nue^ conduiiit la compagnie vers les voi« tures, y fit monter tout le monde, excepté 'moi. Tous fe laiflferent conduire fans pro« noncer un mot. Julie feule me tendoit les bras, en pouffant des cris lamentables. O ma Julie, comme tu m'aimois dans cet état!
On me laiffa au milieu du grand che^ min 9 & Ton fouetta. Les voimres volè- rent & retournèrent vers Paris. Je reftai immobile de farprife & d'accablement. Quelles noces ! Enfin la rage me ùiCit : on m'enlevoit ma Julie, mon état, mon bien, tout ce que j'avois au inonde, ce Non •> je ne le fouf&irai pas, me dis-je en fré' •i miflTant » ^ ôc je me mis â courir après les voitures que j'avois déjà perdues de vue.
J'arrivai à Paris , épuifé de fatigue , Sai- gné de fueur. Rentré dans le néant, je me repofai fur une borne ou je me re&oidis
F K A N Ç O I s. €j
bientôt. Ce froid m'infpira des réflexions plus flegmatiques. I» Que ferai-je? Où irai- « je? comment recouvrerai-je ma Julie ? » comment vivrai-je>» ? En me faifant ces qaeftions , je me remis à marcher > & fans m'en appercevoir , par une pente natu- relle, mes pieds me conduifirenc à Thôtel de ma mère, qui ne Tétoit plus.
Mon Laquais étoit fur la porte avec plufîeuris autres. Il fond fur moi le pre« mier, & porte Fcgarement jufqu a me h:aj<- per : fes camarades Timitenr. et Ah ! coquin» » me crioient-ils, on t'apprendra à venil: » efpionner , comme tu fais , depuis quinze » jours 1». O fatal habit 1 J'étois couvert de la fouguenille de mon ennemi. Il y avoir quinze jours, comme je ! ai dit , qu'il m'ef*, pionnoit dans cet équipage. Je l'avois fait reconnoitre à mon domefl:ique, qui m'a« voit promis de le rofler d'importance. J'é- tois pris pour lui; je me trouvois, comme Aftéon, viâime de tna métamorphofe.
Déconcerté par cet orage imprévu, jè n'eus pas d*abord la préfence d'efprit de lever la faufTe chevelure qui me déguifoît principalement. Enfin j'ôtai cette funefte dépouille ; mon afpeâ frappa mes bour« teaux. Mon laquais me reconnut le pre- mier; alors ils me regardèrent tous avec ^ de grands yeux ébaudis. Il avoienc vu
'6i l' A V B H T U K I X 11
encrer ma figure avec le refte de la cont^ pagnie : ils me voyoienc au milieu d'eux » accablé d ourrages 6c même de coups par leurs mains.
Cependanc Tennemi qui me reflem- bloic , du haut d'un balcon , crioic : a Fore , » fore ! Qu'on me fafle mourir ce coquin 9> fous le bacon ». Le bruic accira Julie â la fenècre; elle poufTa un cri lamentable qui me perça jufqu'au cœur. Son père furvinc & s'écria : « Qu'on arrêce ce malheureux! n je veux le faire pendre* Ah! fcélérac, >' eu cherches à débaucher d'honnêces 9> filles! eu c'infinues dans les familles, » pour dépouiller les hériciers légicimes ! 9> Tu fera pendu fans miféricorde ». II defcendic à grands pas pour me faifîr lui- même. Il falluc prendre le parci de la fui- te^ mais, auparavanc, je lui allongeai dans le vencre un furieux coup de têce, qui l'écendit renverfé fur le pavé. Le dcfefpoir difiipanc ma lafilcude, me donna la force d'échapper aux mains qui vouloienc me faifir, & de courir à toutes jambes.
A peine fus- je hors de la vue de ceux qui me pourfui voient, que je fencis re- naîcre ma foiblefle. Contraint d'y céder, je m'aflîs fur un trotoir qui conduic du Pont-Notre-Dame à la Grève. Il hifoit déjà fort obfcur : la foule des paÛancs
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diminnoit continuelletnent , *& la nuit amena bientôt la folitude. Je n avois pas an fol pour me procurer le fouper ni le coucher. N'ayant pas de quoi manger^ il fellut me contenter de dormir. Se qui plus eft, fur la dure & à la belle étoile. Je me tapis le mieux que je pus contre Je parapet, pour éviter les pieds des paf- ûats, &, fatigué comme j'étois, je m'enr dormis bientôt d'un profond fommeil.
J'étôis, je crois, fort à mon aife, car i« ne fentois rien. Tout-à-coup je fuis foalée rudemenr aux pieds; un maudit fardeau tombe fur moi & m'éveille; fu- rieux d'être arraché au doux repos que faifoit trêve i mes douleurs , je frappe 1 grands coups de poing fur le fardeau, qui me les rendj car cétoit un homme. Nous BOUS efcrimons à tâtons affez long- temps; exercice violent dont je n'avois pas befoin dans ce moment. Enfin queU qu'on pafle avec une lanterne ; c étoit le Gaet a pied , qui vouloir nous conduire tous deux au corps-de-garde. Jô difois i *< Arrêtez ce coquin» : mon adverfaire ctioit : Cl Arrêtez ce gueux* » On nous ptéfente la lanterne au vifage pour nous t^onnoître. Je vois mon ennemi, il Bi^examiiie^ ôc foudain nous nous |et« ^ dans le$ bras l'un de rautre. 9 Ah !
jù l' Aventurier
^ mon cher Saine* Jean! luidifois-^e, &
» c'eft coi qui ce joinc â mes ennemis
•» pour me craiccr de la force ! » ( S. Jean
écoïc le valec-de-chambre qui m'avuic fer-
vi pendanc les jours rapides de ma for-*
tune }• ce Ah , mon cher Maîrre ! me ré-
M pondic-il , car vocre vifage annonce
M que vous l'êces , ëclairez-moi donc :
M Eces-vous le fils de M. de fionac , ou
M TAmanc de Mlle Julie? » — c< Je fuis
» TAmanc de Julie, lui dis- je avec cranf*
n porc. t> — « Ceft donc l'aucce repric il,
f> qui a raifon. Il parle percinemmenc de
M la maifon» il en connoîc coûtes les con*
f> noiflances \ on voie qu'il y a été élevé»
s» que c'eft véricablemenc Théritier de la
M Emilie ; mais » bon Dieu ! qu il s'eft fait
>9 connoîcre d'uae manière cruelle pour
9» vous! Il y avoir plufieurs jours qu'il
M vous guerroie fous ces maudites gue-
^ 9» nilles, Moniieur & Madame ne paroif*
M foienc pas difpofés à vous en vouloir :
H ils avouoienc bonnemenc que vous yoos
99 étiez défendu de paiTer pour leur fils ,
u Se qu'ils vous y avoienc forcé \ mais, le
t» vrai fils, & furcouc ce malhei^eux Ba-
i> ron de Noir ville ^ ont plaidé contre vou$ »
99 ils onc entraîné tour le inonde : oix
» crouvé que vous êtes un gredin qui mé*
il» ricet une puntcioa exemplaire» pour
François. jw
M avoir abufé des bontés d'one famille >• diftinguée. Le Baron veut vons faire » pendre ; jugez combien Mademoifelle p Julie doit foulFrir : on dit tout cela de« •> vant elle. Elle m'a tiré à part 9 & m'a te^ f> mis pour vous un billet. 9>— -c< Don« » ne, lui dis-je avec précipitation. »>--• «< Et de plus, continua-t-il, elle m'a re- » mis fa bourfe. »— « Donne donc, lui I» dis*|e encore plus vite. f9— a Pardoni^ n nez-moi, reprit-il, fi dans l'ombre ^^ » une malheureufe méprife m'a fait vous » manquer de refpeâ: »•. En difant cela^ il cherchoit dans ks poches} la bour£» croît perdue.
Saint Jean l'avoit laifle tomber en fb débattant contre moi : un homme que nous vîmes courir à toutes jambes lavoic . £ins doute ramaflfée, & fuyoit pour ne pas nous la rendre. Noiu courûmes après lui : le malheureux fe fàuva fur des ba- teaux; nous l'y pourfuivîmes : il fauta lé* gèrement de l'un à l'autre : je voulus et| Ëiice autant 9^ je tombai dans la rivière» Saint'Jean quitta la pourfuite duiroleur pour me fecourir; 8c nous entendîmes le drôle s'enfuir en éclatant de rire. Je m'attachai au mortel fecosrable qui vou- loir m'arracher de l'eau, & je l'y fis tom« ber lui-même, ce LaiCez moi la liberté de
7} L^AVEKTVRIER
»> nager » me crîoit-il. *» Je n'en vouloîs rien faire; il fut encore obligé » pour me faire lâcher prife, de porrer, fur moi, fa main téméraire, ce qui lui attira desrepré- (ailles de ma part. Nous fentîmes bientôt la terre fous nos pieds; nous avançâmes vers la rive en nous battant. Nous enfon* çâmes dans la vafe ; il s'en débarraffa , &, malgré fqn tendre attachement, il rtiy laitTa plongée jufqn'au cou. . Je m'étois levé brillant, héritier d'une riche maifon, pi et à poiféder une fille adorable que j'idolâtrois; me voiU le foir moulu de coups, exténué de faim, plon- gé dans la fange, fans une ame qui s'in- téreflè à moi, n ce n'eft ma M aîtceâe, qui n'ira pas me chercher là. Je me traînai , -comme fe pus, fur le bord, où je re(b^ immobile de fatigue, de douleur & ^'ina* nition.
Je ne fais ft je éormis ou £ je reftai évanoui : je ne fentis rien toute la miir. Le lendemain, les rayons du foleil & le bruit de Paris m'éveillèrent. J'étois couc engourdi; je me levai comme je pas« En fouillant machinalement ^ns mon gouflfet, j'y tr(yivai quelque argent qu'jr avoit oublié mon ennemi, dont mon trifte habillement écoic la dépouille^ j'en re- merciai
François. yj
merciai le Ciel, & je me reftaurai dans la plus prochaine auberge.
Saint- Jean, qui n'étoit plus fâché, vînt à moi quand j'en forcois. ce Pour Dieu ! » fauvez-vous^ me dit-il j on a obtenu 3> une Lettre de cachet pour vous faire » jecter dans un cul de batfe foflfe. Les » Huiflîers font à vos trouflTes, ôc votre » pauvre Mademoifelle Julie eft renfer- w mée, par fon père, au pain & à leau » dans une chambre fouterraine, jufqu'à •» ce que vous foyez arrêté, ou qu il foie » sûr que vous ayez quitté la France. Par » pitié pour vous-même & pour elle, » fuyez >»• A cette nouvelle , je me fentis le cœur fi ferré, que j'eus la plus grande peine à lui répondre : » Je fuis; que Julie » foit en liberté. Aflurez le monftre que je 5> quitte la France m. Je fortis en effet par la Porte Saint-Bernard, m'embarraffanc fort peu quon m'arrêtât ou non, & ne defirant, dans Famé, que la délivrance & le bonheur de ma chère Julie.
Fin du Livre fécond
Tome I.
74 l'Aventurier
^AVENTURIER
FRANÇOIS,
LIVRE TROISIÈME.
v/blige de quitter le royaume i je pris la route d'Icalie, fuyant à grands pas tour ce que j*aimois j errant nuit & jour fur le grand chemin, fans crainte d'attirer les Voleurs. L'argent que j avois trouvé dans mon goulTet me conduiiit toujours' cou* rant jufqu A Parme, où je rencontrai beau- coup de François. Je m'y arrêtai, réfolu d'y faire ma fortunfe, en commençant p'âr y mendier j car j'en étois àpeu-près réduit là. Je fis cependant un rôle plus noble; je fus charge de quelques éducations ; en peu de temps je me vis habillé, 6c qui plus eft, galonné ; & n'ayant plus Tefprit inquiet pour trouver ma fubfîftance, je ne penfois plus qu'à ma Julie.
Un jour me trouvant à la Cour, qui étoit à Colorno, je fus invité d'aller à Cafalmaggiore, à peu de diftance de là, fur les terres de l'Impératrice-Reine^poui:
François. 7J
y voir un Opéra-Bouffon, Ayant paflTé le Pô , nous trouvâmes , à notre arrivée , beau- coup de monde fur le rivage, & des Mili* laires qui nous obfervoient. Un Officier parut furpris en me voyant, & s'écria: Ccjl lia. Plufieurs autres me confidcrerenc & dirent la même chofe. L'on vint m'arrè- ter de la part de la Souveraine.
Je ne favois ce que tout cela vouloir dire^ mais je devinai bientôt, â travers la baragouin moitié François ôc moitié Al- lemand de ces Meffieurs, qu'ils m'arrê- toient comme dcferteur. Je conjecSturai tout de fuite que le malheureux dont je portois la figure, fi cuifamment pour moi, avoir pu être engagé dans ces troupes & déferrer. c« A1i! maudite figure, m'écriai- » je, que tu me faispayer cher l'avantage j» fi court que j'ai eu de te reflembler >j Î On tnc mit au cachot, & bientôt je fubis un interrogatoire.
J'y fus confirmé dans ma conjeâ:ure. Pour ma juftification, je racontai l'hifloire de la reilèmblance frappante qui avoit caufé tant d'incidents, ci Meffieurs, ajou- }i tai-je, le malheureux à qui je rerfem- » ble eft votre déferteur; allez le cher- • cher à Paris; je vous donnerai fon » adrefle »>. On prit mon hiftoire pour une fable, & elle en avoit tout l'air.
D 1
7tf l' Aventurier
Cependant TafFaire écoit férieufe^ 8c m'empêcha, pendant quelques heures, 4e penfer â ma Julie, pour chercher les moyens de fauver ma vie.
Plongé dans mes réflexions, je n'avoîs pas remarqué un jeune foldat d'une figure agréable, q^i écoic prifonnier dans le même cachot que moi. Je me jettai fur un malheureux chalicj il vint s'y aiTeoic à mes côtés. J'encrevoyois, dans fes yeux , un certain air de tendrelTe Se de compaflîon qui m'intéreflbit. Sa voix étoit touchante , & fa phyfionomie portoit une impreffion 4e douceur virginale, qui auroic fait hon- neur à une jeune fille. Il me plaignit fur mou emprifonnement, & me raconta la caufe du fien. II étoit véritablement dé-* ièrreur , & fe trouvoit dans le cas d'atten- dre la mort; mais il* n'en prenoit nul fouçi, <« J*ai de sûrs moyens , difoit-il , 5> d'échapper à Texécurion qu'on me prc- w pare >5, Je n'entendois rien â fes moyens,
La nuit vint; nous foupâmes gaiement tète -à- tête; j'avois quelqu'argent , qui nous fit faire aflTe? bonne chère. La gaieté de mon camarade m'en infpiroit malgré moi. Enfin nous nous couchâmes enfem- ble ; il voulut au moins que nous laiflTaf- lions brûler notre lampe. La Rofe, (c'étoit Iç nom du compagnon) me fçrroit queU
F K A N Ç O I s.' 77
qaefois la main 8c foupiroic. Je ne Cotti* prenais rien à Tes manières, qui paroif- foicnt plus réfervées, plus .timides, ÔC cependant plus padionnées qaelles ne doi-- vent Tctre entre des hommes. Enfin, je crus entrevoir, à la lueur de notre lampe, que fon fein paroiffoic élevé comme celui d'une femme. La délicatefTe de Tes traits » & fon tendre embarras, m'avoienc déjà fait Ibopçonner quelque chofe.
Cetoit en effet uiie fille, une très-jolie fille. Ici certains Leébeurs cavaliers s'ima-» gîneront que je profitai de l'ôccafion; d'autres, plus fcrupuleux, attendront de moi, dans cette circonftance, un certain héroïfme de fageflej pour moi, qui ne crois pas devoir me vanter ni d'une bonne fortune ni d'une bonne aûion, j'aban- donne cet article aux conjeâures de mes Leâeurs y & je me retranche dans un fi- lence modefte.
On vint m'arracher des bras de ma' Vénus, pour me conduire au confeil de guerre. J'y fus unanimement reconnu pour Vilfon, & comme tel, condamné i être fuiîllé. J'en appellai à la Souveraine, Se je ne fais pourquoi cette Sentence ne me fit pas l'impreflîon qu'elle devoii: me faire. Je ne pouvois me figurer que je de- vois mourir. On me reconduifit dans le
D 5
78 i'Atenturier
cachot. J'étois fi peu troublé, que je paflai d'agréables moments avec Rofe. L'Aumô- nier du régiment vint pour me confeflèr j j'étois dans un lit fans rideau , mais auprès d'une jolie fille : je le reçus gaiement, & je lui proteftai fi fortement que je n écoii pas celui pour qui Ton me prenoit, qu*il me promit de s'employer en ma faveur : en effet, j obtins par Tes inftances que l'exécution fût fufpendue.
Je reftai quelque temps dans ce cachot avec*ma compagne de captivité; elle me confia les raifons qui lui avoienc faic prendre le parti des armes. On conçoit aifément qu'elle s'étoit lailTé débaucher par un malheureux, qui, l'ayant enlevée de chez fes parents, Tavoit bientôt aban- donnée pour s'engager. Ne fâchant com-*- ment faire pour vivre, elle avoir cm- brade le même parti que lui, en fe dégui- faut. Il avoit été funUé tout récemment pour crime de défertion; & comme elle avoit déferré avec lui, elle avoir fufpeii- du fa propre exécution, en promettant de révéler, .fous peu de jours, un fccrer qui dévoie l'arracher infailliblement a la more C'écoit celui de fon fexe; elle différoît cet aveu, parce qu'elle avoit écrit à fes parents, pour implorer leur commiféra- lioii, en leur peignaat-Ja.iuuation où elle
François. 7^
itoit'j elle efpéroit qu'ils ieroient leurs effotis pour qu'on leur rendît leur fille « quand elle fe feroic fait connoirre. Se quelle en feroit quitte pour être mife dans un couvent, où elle fe promettoic de pleurer & d'expier fes fautes. Le fond de fon anie étoic lionnêce ; elle méritoic de ranachemenc Se un meilleur fort» De jour en jour la retraite diflipoit le haie qui avoir voilé fes charmes. Se lui ren« doit fa blancheur. Elle devint une brune très-piquante. Je trouvai Je moyen dV voir quelques ajuftemens de femme, dont elle vouloir bien faire ufage, la nuit, jxjur me plaire. Je m'atrachois vraiment i elle , & la }oie qu'elle m'infpiroit fai« foit pafler dans mon ame le baume de la faute.
Tandis que fe m'amufois dans une cîr- conftance fi bizarre, mes amis de Parme étoienf dans des alarmes mortelles en ma faveur; & pour me fauver, ils fuivoient un plan tout contraire au mien. Je cher* chois à prouver que je n étois pas George Vilfon, dit Belle -fleur; c'étoit fous ce nom fatal qu'on pourfuivoit ma mort ; eux, ail contraire, crurent qu'il éroit plus coun de convenir que j'étois G. Vilfon , dit Belle-fleur, Se de chercher à obtenir ma grâce fou$ ce nom.
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So L*A VENTiritlEIL
Mon procès concinuoic, & je nioîs toujours. Quelqu'un fe fouvinc que le fa- cal Belle-âeur avoir été quelque temps aimé d'une des premières Dames de la ville. On me produiHr devant elle : aa premier coup-d'œil elle me prit pour (on amant. Se demanda la permi(fion de paf^ fer quelques moments feule avec moi j ce qui hii fut accordé.
Dès que nous fûmes tète à tète, elle me dit en m'embraflànt : <« Malheureus, ^> quelle réfolution as-tu prife? as-tu pa M commettre une imprudence qui va ce )> coûter la vie ? mais je ne t'en aimes pas »> moins ^ je ferai ce que je pourrai pour 33 te fauver. t> A ces mors, les yeux char- gés diB volupté, elle fembloit attendre de moi des marques de tendrefle auxquelles }e n*étois point difpofé dans une confron- tation. Elle étoit fort jolie ; mais les airs que je lui voyois prendre n'étoient point du tout d'accord avec la circonftance , & nepouvoient rien m'infpirer. « Ah! dit-elle 3> enfin, piquée de ma froideur j non, tu 3> n'es pas Belle-fleur j il m'eût témoigné »> plus d'amour»». Et comme elle voyoii que je reftois immobile. « Sois qui tu vou- " dras, ajouta-telle, peu m'importe. » Là deflus elle ouvrit elle-même la porte aux foldacs, Se leur dit : « Je ne connois pas
François. Si
w cet homme ; faites-en ce qu'il vous w plaira >•. A ces mots elle fortit fiirieufe. On fit le rapport au Confeil de guerre. Se fur le témoignage de cette femme, je fus unanimement reconnu pour n'être pas G. Vilfon, dit Belle-fleur.
Dans ce moment arriva, de Vienne, la grâce de G. Vilfon. Mes amis, qui la- voient obtenue, & qui croient venus en pofte me l'apporter, m'embraflerent avec rranfport. Après les avoir reçus comme des amis à qui je de vois la vie, je leur pré- fentai ma charmante Rofe , qui voulut bien prendre , à leurs yeux , les habits de fon fexe, fous lefquels elle étoit ado- rable. Me regardant comme libre, & au moment de fortir de prifon, je ne voulus pas quitter cette aimable fille, fans faire avec elle un repas de réjouiflance. Je fis apporter un excellent fouper, pendant lequel nous fûmes d'une gaieté raviflante. Il fallut enfin fortir. Ma liberté dévoie être infaillible. Comme Vilfon, j'avois ma grâce y reconnu pour ne Têtre pas, on devoir me demander mille pardons & m'ouvrir la porte. On Touvrit à mes amis pour s'en aller j mais pour moi, ce fut autre chofe j on me retint. Je n'étois pas Vilfon , c'étoit la grâce de ce perfonnage qui écoic venue. Je ne fais ce que ces bon^
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Allemands faifoient de leur intelligence; ils ne poiivoient comprendre que, puifque je n'étois pas Vilfon, ils navoient aucun droit de me retenir. Ces gens, qui ma- voient arrêté fans ordre 'de la Cour , cru- rent ne pouvoir me renvoyer fans ordrt de cette part. « Il faut écrire à Vienne, me >î dit-on; » &, en attendant la réponfe, je fus obligé de refter avec ma Rofe, qui peut-être n'en fut pas fâchée.
Cependant je fus attaqué d'une grolTe fièvre qui me mit bientôt à deux doigts du tombeau. Rofe me rendit tous les foins que je pouvois attendre de Tamante la plus padîoniice. A toute heure je tombois dans des défaillances morcelles; javois tant foufFert depuis quelques années , que la nature étoit fans doute lafle de me fou tenir. Je me fentois dans un épuife- ment mortel. Enfin, un beau foir que ma Rofc me faifoit prendre un bouillon, je vis tout-à-coup tourner &: fe troubler tous les objets; ma vue s'éteignit, mon cœur défaillit; je tombai dans l'anéantif- fement.
Où étoit alors^mon ame ? Je Tignore. On appelle cela une léthargie; queft-ce donc que la mort ? Je ne fais combien de temps je reftai dans cet état. Enfin je m'cveillai; je roulai mes yeux. Se î'apper-
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çus 5 d'abord, une lampe fufpendtie à une voûte. Je reconnus que j'étois dans une Eglifej je fentis que mes mains ctoienc liées d'un ruban, & ferroient un petit crui- cifix. Les deux gros doigts de mes pieds letoienr pareillement. Je me vis couvert d'une fouguenille de toile bleue, & ceinte d*un grand cordon blanc. On m'avoit mis fur le front , une couronne de fleurs artifi- cielles. Enfin, j'étois dans un cercueil, le vifage découvert, félon la mode d'Italie. Je parfois la nuit dans une Eglife, pour être enterré dès que le jour paroîtroit. Ce réveil n'étoit point du tout plaifantj mais il venoit fort à propos.
Je n'avois que les yeux de libre; je les roulois avec peine. Mon fang étoit figé : aucun de mes membres ne pouvoir remuer. Cependant j'entendis un bruit dont retentit la voûte. Je vis venir deux Moines , les yeux étincelants : ils avoient chacun un poignard nu à la main. Je voulus d'abord leur demander du fecours : ma voix étoit encore éteinte, & ma lan- gue immobile.
J'ignore pourquoi ces deux Religieux venoient fi tard dans TEglife. L'un d'eux parut chercher de tous côtés dans le Tem- ple, s'il ne s'y trouvoit perfonne-, il ap- perçut, dans un confcfEonal, une jeune
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fille qu il éveilla en furfaut* Elle fe jetca à fes genoux, lui demandant pardon de fe croaver â cette heure indue dans ce lieu faine. Il paroit que c'étoit une fille de maavaife vie,. qui , faute d'afyle, s'étoîc réfugiée dans cette Eglife, où elle s'étoic endormie. Le Pater ne la traita poinc avec rigueur; & candis qu'il s'entretenoit amicalement avec elle> l'autre vint à moi avec fon poignard. J'ignore quel étoit fon motifs il vouloit avoir mon cœur. Se je crus entrevoir, par fes propos, qu'il fe flattoic d'en compofer un filtre, je ne fais pour quel but.
Ce redoutable fpedtre levé mon fcapu- laire, me découvre la poitrine , tâte avec le pointe de fon coûteaa , fur ma chaire nue, l'endroit par où il va m'ouvrir le corps. La force du danger rompt tous les obftacles. Je m'écrie ; Arrête ^ Dieu te voit, & je me levé d'un faut. Si vous aviez vu mon diffé- queur, pâle, la bouche ouvette, immo- bile Se glacé comme une ftatue j l'autre Moine & fa compagne furpris & pétrifiés au milieu de leur converfation... ce feroic. un tableau à peindre. Je touche par le bras le faifeur de filtres; il poulTe an cri terri- ble , comme fi on l'eût tenaillé , & s'enfuie , en paflant fur le corps des deux interlocu- teurs > qui étoienc tombés à larenverfe.
François; 85
Je m approchç d'eux; ils fe kvent en hur- lant : les trois perfonnages fe culbutent' run fur l'autre , dans la tombe qui ctoit ouverte pour moi , fe relèvent comme ils peuvent, & fe fauvent, la tête cafTée. Le Sacriftain, éveillé par leur cris, fe levé. On fonne le tocfin; on crie au feuj tout le couvent eft fur pied. Nos deux coquins noâiurnes difent qu'ils ont vu une ame ; que le mort a parlé dans l'Eglile. 11 s'agit de vérifier ce prodige j mais perfonhe n ofe y entrer. On va chercher la garde : tout le Chapitre fe revêt de fes habits facerdo- taux. Les Moines , foutenus des foldats , «ntrent en proceflîon & en bataillon. On m*apperçoit; tout le monde tremble & veut s'enfuir. On avance vers moi; les Prêtres me jettent de l'eau-bénite, les fol- dats me couchent en joue. Enfin le Prieur, dune voix tremblante, m abjure en latin, au nom du Dieu vivant, de déclarer Ci je viens du Ciel , de TEnfer ou du Purga-
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toire.
Je leur réponds fur^e-champ : «< Hé! ne ^ favez-vous pas d'où je viens ? N'eft-c« » pas vous qui m'avez apporté ici? J'étois » tombé fans doute en léthargie \ vous » m'avez cru mort. Je vis grâce à Dieu, »• ouvrez moi les portes & je^décampe »• Les foldats alors ront de grands éclats de
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rire » & difent aux Moines : « Nous voas M jurons que vous êces des fots » • Lts bon« nes gens en avoient coût l'air.
I/Officier, qui avoic apperçu la fille, s*écria : « Comment ces deux Frères fe •• trouvoient-ils la nuit dans VEglife avec » cette malheufeufe? Pères, donnez-les » moi , que je les fafle feffer pour divertir » notre régiment».
Les Moines livrent la fille aux grena- diers, qui s'amufenc à la fouetter devant eux à coups de courroies. -Pour leurs Con- frères, ils veulent en faire juftice eux- mêmes, s'imaginant qu'ils avoient coin-- mis la faute que les apparences fembloienc indiquer. Ils les condamnent à être fuf« tiges régulièrement deux fois par jour , enfermés fous terre au pain Se à Teau. La grâce opéra par cette voie rigoureufe y nos deux pauvres reclus furent réduits » pour fortir de prifon, à devenir des faints. En effet, j'ai fu, depuis, qu'au bout d'un an on les avoit trouvés fi bien convertis , ( fans douce leur conduite n'étoit pas ci- devant très-réguliere ) qu'on les avoit tirés de prifon , & qu'on les avoit mis à la tête d'une Confrérie de Flagellants, où ils s'amufoient à rendre à leurs dévots , les coups de fouet qu'ils avoient reçus. Pour la fille, elle fat fi maltraitée, qu'on la
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conduifit à THotel-Dieu : elle fe piqua aiiffi d'être fainte , & pafla de rhopical dans un couvent, où on la reçut fœur con- verfe, Elle fut depuis en telle odeur de fain- teté, qu on en parloit dans tout le quar- tier à plus de vingt pas à la ronde.
Revenonsà moi. Les grenadiers m'ayant laiflTé pour gage aux bonnes gens, les Moines m'ouvrirent la porte de l'Eglife , Se me renvoyèrent inondé d'eau bénite. Il n'étoit pas jour encore; je ne fa vois où aller, ne connoiflTant dans ce lieu que la prifon. Je fentois bien qu'il n'y avoit au- cun danger pour moi d'y retourner ; d'ailleurs ma Rofe m'y attiroit : je m'y rendis. La Sentinelle que je trouvai à la porte ctoit un Suifle ; cet homme n'étoit jamais furpris de rienj mon habit mor- tuaire ne rétonna pas. ce Qui cres-vous ? î> me dit-il a». Je lui répondis que j'étois un prifonnier, qu'on avoir pris pour un dé- fertcur; qu'en attendant les réponfcs de Vienne j'étois tombé en léthargie > Se qu'on m'avoit porté à l'Eglife, me croyant mort ; que revenu à moi , je me rendois de moi-même en prifon, pour attendre les ordres de la Souveraine. «Quoi! me « dit le Suifle , vous êtes ce mort qaon » a enterré hier ! Je n'ai pas ordre de rc- » cévoir ici des morts».
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Je parlai à TOfficier de garde, qui me dit : « Monfîeur , vous êtes mort pour 9f nous. Tant mieux pour vous^ fi vous " êtes refrufcité; vous n'avez plus rien â »> faire avec le régiment».
Il ne me fut pas poflible, a force de prières, d'entrer en prifon. Je ne favois ou chercher un afyle : le jour commençoit d poindre. Je rodois dans les rues , fans fa- Voir où j'allois. Ceux qui me rencontroienc dans cet accoutrement, s'enfuyoient avec une peur horrible ; mais les enfants , d'abord épouvantés, peu- à- peu s'enhar- dirent fi bien à mes trouffes, qu^ils fe mi- rent par pafTe-temps à me jetter de la boue y je fuyois au milieu des huées, avec ma.* couronne, mon habit de pénitent, mes mains liées Se mon crucifix.
Cependant Rofe s'étoit laifTé faire fon procès, comdamner ôc prefque exécuter. Elle n'avoir déclaré fon fexe qu à la der- nière extrémité : cet aveu lui avoir valu fa grâce & fa liberté; & comme elle avoitcon- feffé qu'elle étoit fille d'un gentilhomme du lieu, les Officiers, qui venoient d'ordon- ner fa mort, par une révolution naturelle, avoîent formé tout-à coup autour d'elle un cercle d'adorateurs , qui s'étoic charge de la reconduire chez fon père. Je la ren- contrai avec fou cortège , uudis que j'étois
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avec le mien, c*eft-à-dire avec les poliflfons , qu attiroit fur mes pas mon habit mortuaire. Cette folle charmante me voit fans furprife , & me tend les bras en écla- tant de rire, ce Ab! mon cher ami , tu n'es J3 donc pas enterré, me dit-elle?» — ■ « Ah ! ma Rofe, lui répondis- je, tu n as » donc pas la tête caflée ? »>
Je lembraffe avec rranfport; on me délie les mains, ©n arrête les enfants qui me pourfuivent; les Officiers me placent au milieu d'eux ; on me fait raconter mon hiftoire , qu'on écoute avec le plus grand intérêt j à chaque inftant Rofe n\em- braffe, en difant: «Meffieurs, excufez » cette liberté, mon habit me la per-^ iî mer encore: Merveil, viens avec moi 3» chez mon pcre , il aura foin de toi; tu » nous aideras à l'appaifer. Je fetis que je » vais avoir une furieufe fcene à efluyer. » Il faut , Meffieurs, que vous foyez mes >» Avocats.» Tous jurent qu'ils feront fes Chevaliers. ,
Nous allons tous enfemble à la maifon du père: il étoit encore grand matin j on le fait lever. Nous montons tous à fa chambre pour le furprendre; il faute du lit & nous reçoit en chemife. Il voit en- trer un jeune Soldat , le chapeau rabattu fur le vifage , le Moine fon Confefleur.
po L* Aventurier
d'un coté , moi de l'autre avec mon habille- ment funéraire , une foule d*Officiers & de Grenadiers autour de lui. Rofe levé rimi* dément fon chapeau & fe jette aux pieds de fon père. Le vieillard , irrité de fcs é- carts , furieux de la voir dans cet ctar , veut lui fendre la tête avec fon pot de chambre, qui écoit une vafe Etrufque, car le bonhomme étoit antiquaire. On retient fes coups. L'Aumônier lui adreffe un dif* cours pathétique, & lui dit en mauvais Al- lemand qu'il n'entend pas : ci Le Dieu qui » vous a donné une fille, vous ordon- •> ne de ne la pas lailTer entre les mains de$
V Soldats ; il faut donc la recevoir che^ » vou^, & vous bien garder de la maltrai* » ter. Voilà un mort , ajouta-t-il en me » montrant , quia pafTé avec elle quinze
V Jours dans fon cachot, qui a été témoin » de fon repentir ôc peut vous Tattefter. »
Le père me regarde , & ne fauroit rien comprendre à mon ajuftement. Sa fureur renaît; il éleva le pot malheureux fur la tète de fa fille. Je me préfente à lui com- me un fpeûre qui le glace. « Et qui es- tu, 35 s'écria-t-il , figure de l'autre monde?'» En difant ces mots il laiffe tomber fur lui l'eau de fon vafe. 11 s'en apperçoit, & 1« jette en fureur par terre , éclabouflTant les jambes de plufieurs Officiers, qui en vrais
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Allemands, lèvent leurs cannes fur lui, avec un langage énergique analogue â Padion. Il plonge la tête fous l'orage, re- çoit quelques coups & feint de ne pas s'en appercevoir.
Avec cette remontrance efficace on lui fait entendre raifon très-poliment : on lui prouve en langage inintelligible mêlé d ualien , d'allemand Se de hongrois^ qu'il doit tout oublier. On lui raconte mon hiftoire & celle de fa fille. On lui jure qu'il doit la reprendre chez lui, & me prendre avec elle, parce que je fuis un pauvre diable de déterré qui ne fait où donner de la tète. On accompagne toutes ces exhortations de blafphènaes dans les trois langues , en gêfticulant toujours avec la canne.
Touc le monde s'en va, nous laifTî^nt avec le vieillard nu, & mouillé par une afperfion peu gracieufe : fa fille tombe à genoux au milieu des débris de fon vafe brifé, & de Teau qui en a coulé j &l moi , je fuis planté devant lui dans mon appa- reil mortuaire; nous demeurons tous trois immobiles dans ces attitudes.
Enfin, le père un peu calmé, dit à fa fille; ce Levez-vous; allez quitter cette w mafcarade; que votre fœur vous prête » des habits; je vous apprendrai votre » fort, quand vous paroîtrez fous l'habil-
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*> lement de votre fexe* » Rofe fe levé tout- te honteufe , me lance un regard à la dé« robée, & va changer d'équipage. » Ec » vous, me dit-il enfin, Monfieur, que » voulez-vous de moi ? n Hélas ! Mon-^ M fleur , lui répondis- je, on vous a racon- »» té comment une funefte reflemblance »• m'a fait prendre pour un déferceur , com- « ment l'erreur a été reconnue, commeîit >» on m'a porté à l'Eglife, me croyant morr , •• comment je fuis revenu à moi. Je n'ai »> pas d'autre parti à prendre que de re- 9» tourner dans ma patrie ; mais , après la M crife & la maladie mortelle que je viens » d'efTuyer, j'aurois befoin, pour me ré- H tablir^ de quelques jours de repos. Vous ^ ne me devez rien} mais je me trouve au »• dépourvu. Si vous daignez me garder » jufqu'à ce que j'aie reçu des réponfes ■» & des fecours de Parme , j'accepterai >» vos avances avec reconnoilTance , & j'y » fatisferaî.
« Monfieur , me répondit-il , je ne fais « ce que c'eft que de manquer à un ga- 99 lant homme , qui fe trouve dans votre w fituation. Tranquillifez- vous chez moi >> tant que vous en aurez befoin ; ce fera n un plaifîr pour moi de vous obliger. » Sur le champ il ©rdonna qu'on débarraf- ^t la chambre de Ninette, fa féconde fille»
François. 9,
&qaoa m> conduisît; ce qui fut bien- tôt exécute. On me fit picndre des cor- diaux & ion m'adminiftra, avec la plus grande humanité, tous les fecours dont jeus beloin.
Après le dîner, le père vint dans ma chambre: « Monfieur, me dit-il. vous » me paroifTez un honnête homme ; je " crois pouvoir me confier à vous. Vous » avez vu, dit-on, ma fille dans fa pri- " Ion; que penfez-vous au moins de fon " caraâère? ., Je l'affurai de tout mon cœur que je trouvois à fa fille un fonds Mcelient; que ee feroit dommage d'en- «rmer dans un cloître une fille char- «nante, capable de faire le bonheur d'un hoiume & d'une famille. « Eh bien, re- " ptit-il , Monfîeur , il feut tout vous " we. Il y a ici un négociant riche, hon- » nete homme, d'un efprit borné, amou- » reux d'elle à toute outrance. Il eft las » de gagner de l'argent, & fonge à obte- » mr quelques décorations. Il veut com- " •nencer par mon alliance, parce qu'il " regarde comme un grand luftrc pour
* "^ d'^poufcr la fille d'un gentilhomme.
* "me dit dans fon ftyle naïf:;e n'ai » pas befoin (T argent, il ne me faut qu'un " c!? '^'^""^'"'' J'ignore combien ma
* Wle ett en état de lui en apporter en
54 L* Aventurier
^> mariage; il brûle de 1 epoufer, maigre » fes écarts. Je ne puis mieux me débar- »> rafTer d'elle; mais il faut qu'elle aille u fe laver un peu dans un couvent, pour 99 hilTet tomber d'eux-mêmes les caquets 99 qui vont pleuvoir y pendant quelque 99 temps, fur fon compte 9>«
J'approuvai en gros Se en détail tout ce qu'il projettoit ; il ne tarda pas à le mettre en exécution. Dès l'après-midi Ma- demoifelle Rofe reçut l'intimation de fe rendre au couvent. Elle me regarda d'un air fuppliant : mes yeux , dont elle en- lendoit le langage, lui donnèrent de l'ef- pérance. Elle monta en voiture pour fe rendre au lieu de fa clôture. Son pré* tendant fe trouva fur fon paflTage , & la falua jufqu'à terre avec tanr d'empreffe- menr, que le pied lui glifla, & qu'il tom- ba le nez dans la boue; ce qui fit faire un grand éclat de rire à fa Rofe très-af* fligée-
La belle^ auroit voulu m'embrafler avant de' partir; j'avois le même defir, car je l'aimois de tout mon cœur ( fans préjudice de mon amour pour Julie ) ; mais cela ne fur pas poflible: fa jeune foeur Ninette, qui paroilToit pour le moins auffi efpiegle, qu'elle, obfcrvoit nos re- gards. Je vi$ dans ceux de cette petite
François. jj
folle qu-elle nous devinpit , & qu*ellc me prometroit de me dédommager de ce qae je perdois avec Rofe. Celle-ci lut pa- reillement dans les yeux de fa cadette, & lui lança un regard de jaloufie & d'in- dignation , qui m'annonçoit une amer- tume de plus qu'elle emporcoit dans fon couvent* La pauvre fille partit en foupi- rant: elle me regardoit avec inquiétude, pour voir comment je prenois les avances de fa fœur ; mes yeux lui répondirent avec toute la tendrefle qu'il faîloit pour la tranquillifer.
Ninette parut enchantée de fon départ; elle fut, au fouper, d'une gaieté charman- te. Elle avoit des yeux de feu qui me dé- concertoient, malgré la naïveté enfantine quils n'avoient pas encore perdue j car enfin, cette jeune perfonne égarée par les premières impreffions qui frappoient fon cœur , n'étant point encore inftruite â ; combattre ou à déguifer fes penchants, sy livroit fans fcrupule , fans y fonger ! même , & ne manquoit à la réferve.Sc à la pudeur virginale, que par une efpece d'in- nocence ou du moins d'ingénuité. Elle j mmftalla dans ma chambre, me dit que I cétoit la fienne, me montra fon lit, & ! même la place où elle pofoit ordinaire^ I ment fi tète. £11? me fouhaita un pai&bU
9^ L* Aventurier
fommeil ; me demanda fi je faifoîs quel- quefois des rêves : <« Ninette , me dic- j> elle, n'entrera pour rien dans les vô- i> très ». Â ces mots elle fortit , en étouf- fant un léger foupir, & en me lançant un regard qui , avec une forte de candeur digne de fon âge, étinceloit du feu du defir , & me mit hors de moi-même. J eus befoin d*un effort fingulier pour cacher mes tranfporcs fecrets, & retenir mes ca- reflfes trop vives, qu'elle auroit peut-être fouffertes de la meilleure foi du monde. Je me couchai en penfant à elle. « Qu'elle a fille ardente! me difois-je. Et fes pa- 9» rents ont la {implicite de ne pas s'ap- n percevoir de cela , & la regardent com- »> me une enfant! >» J'avoîs tous les fens en défordre ; &, s'il faut avouer auffi mes enfantillages, je ne pus m'empêcher de baifer loreiller fur lequel fon charmant vifage avoir coutume de repofer. Ah! je n^étoît plus mort.
Je m'endormis enfin , rempli de cette enfant précoce. Des fbnges enflammés me la peignirent fous un afpeâ enchan- teur: je m'éveillai très-matin j nous étions dans les plus longs jours. Je penfois à Ni- nette. Alors ( comment peindre ma fur- prife ? ) je vois entrer dans' ma chambre une jeunç fille en chemife^ puifquil faur
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François. 97
le dire , qui vient droit à mon lît : c'é- toir elle-même. Qu'on fufpende fon ju- gement , je vais tout-à-l'heure la jufti- iier. Sçs yeuK écoient axes , & fon aâion me paroiflôit fi peu naturelle y que » félon mes conjeâares , il falloit qu'elle fiic dans le délire , ou dans le fbmmeiL Elle fe glifla rapidement dans le lit 011 j'étois , & me preflfa même entre fes bras. Qu'on juge de ma fituation. Vingt- qua- tre heures auparavant j'écois dans un cer« cueil.
Je ne favois qae penièr , ni quel parti prendre. Devois- je, fcrupuleux 8c timide novice , me précipiter hors d'un lit ou une jolie fille venoit me trouver ? Pôuvois-j» ne pas refpeder une enfant peut-ecre enV tiortnie, qui appartenoit â des gens donc je recevois des bienfaits ? Je me trouvois ^ans un état pénible au milieu des ac- (faits de la volupté. La porte écoit ou- verte ; le père entre , me voit dans les l>ras de fa fille , & refte muet de furprife &dWignation. « Ah! Monfieur, croyez » que je luis innocent, lui dis-je enm'élan* " çant hors du lit » JL Au mouvement que J6 fais , la Demoifelle paroît comme s'é^ veiller en furfaut , âc je dois croire qu elle scireilloit en effet , 6c qu'elle étoit ve- ^ue chez moi en dormant* Sa mère enr
Tome L E
pi, l'A VENTUltlER
tra , & retînt le bras du père qui vouloit m'extcrminer. « Qu avez- vous donc? lui >t cria - 1 - elle toute hors d elle-oiême » • -r- « Ne voyez-vous pas , lui dit-il , votre 91 fille dans le lit de ce perfide étrangers ? La mère la con(idere toute ébahie.
Cependant la jeune fille bailloit jéteti-' doit les bras , Se fe frottoir les yeux. « Où fuis-je ? difoit-elle ». — Alors la mère s*écrie : « Ah ! mon mari , qu'alliez- »>. vous faire? Vous ne favez pas que votre 33 fille eft foninambule. C'eft ici fa cham- s> bre ; elle y fera venue en rêvant >». — 9> Je vous jure, dis- je alors, que je l'ai vue 9i encrer avec la plus vive furprile , & que n j'étois dans le plus grand embarras sa.
Ninette, s'étant reconnue, faute du lie toute honteufe ; & je ne fais s'il n'y avoît pas un peu de jeu , ou du moins d'exagé-^» ration dans fa honte : puis elle fe fauve comme un trait, fon père la laiffe palfer, S^ refte avec moi. Il me fait mille excufes de m'avoir trouvé au lit avec fa fille , Se me quitte parfaitement convaincu de mon innocence , fur-tout en réfléchiflant que j'écois fi fraîchement forti du cer- cueil.
A dîner il fallut que le père & la mère allailènt chercher , ptefque par force, Mftdemoifelle Ninette ^ qui étoit reftée
François. yj
dans fa chambre , & qui n'ofoît plus^ difoit-elle, paroi tre devant moi. Je la vis encrer les yeux baifTés, de l'air d'une pe* cire Sainte Nicouche, qui avoir une malice diabolique. Elle n'ofa me regarder pen- dant tout le repas j & ce jeu , très-bien joué ^ dura quelques jours. Elle fit même la malade avec une adre^Te toute pareil caliere , dont ks parents alarmés furent dupes. Elle paroiflbit dévorée d*un pro- fond chagrin. Sa mère lui demandoic en vain ce qu'elle avoir j point de réponfe.
Enfin un beau matin, le Confeiïèur de cette fine pénitente vint avouer à la mère que fa fille étoit inconfolable de l'accident qui lui étoit arrivé, pendant fon fommeil , avec l'étranger j & qu'elle vou» loit abfolumcnt fe laiuer mourir de faim, ou de l'excès de fa confufion. <c Je lui ai « dit , ajouta l'honnête Religieux , qu'il » faut qu elle renonce à ce projet crimi- » nel j qu'il y a un moyen tout fimple de » la mettre à fon aife, en la mariant avec » l'étranger : elle a rot^i à cette propofi- )j tion ', mais je me fais fort de la gagner; » faites ce que vous pourrez de votre » côté pour que le jeune homme con- » fente à guérir votre fille,» — h Vrai- » ment , il feroit bien malade , répondit » la mère y un AM^^apsf^n tombe des
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103 L* Aventurier
to nues , un réchappe du cercueil» qui n'a 9$ pour tout bien qu'un appétit dévorant !.. 9> Ne faudroit-il pas encore qu'on le priât »> à genoux , pour lui faire accepter la 9t fille d'un Gentilhomme, avec dix mille 99 livres de dot ? Voilà un beau confeil 97 que vous donnez â cette folle : j aimerois >i mieux la. voir porter eu terre , que de la » livrer â iin homme de rien. »
Le père, qui arriva fur ces entrefaites, confirma tout ce qu'avoir dit fa femme. Le Moine fe rerira tout confus , & fut raconter à fa pénitente le mauvais fuccès de (on ambaffade. Alors la petite perfonne tomba , ou feignit de tomber évanouie. Le Confeffeur , tout éploré , vint dire à la mère: w Venez voir l'état où eft votre 9? fille. » On y court j on la trouve dans des convulfions terribles. On lui jette de l'eau bénite ; on étend fur elle une che- mife fale , qui avoir appartenu , dit- on, a un vieux Prêtre mort en odeur de faintetc. On la laîfle fe donner des coups de poing, &■ tout le monde eft à genoux autour d'elle , à réciter le chapelet pour fa déli- vrance. On fait uîî vœu pour elle a Sainte Pétronille. Bref , on compte ne rien omettre.
J'entre dans fa chambre, &, pour la fçcourir plus naturellement,- je la prends
François; ïoï
dans mes bras ^ je l'appelle avec tenàttSeé A ma voix elle femble s'éveiller d'un profond fommeil. Elle me regarde , 8C cache avec confufion Ton vifage dans (on feiu ; puis elle refte long-cemps immobile & comme abrutie. Enfin elle paroîc re- prendre peu -à- peu l'ufage de fes fens & de fa raifon. Elle parle d'une voix calme , & demande pardon avec une douceur Se une grâce inexprimables ^ des peines qu'elle a données â tout le monde , Se fur-couc i mou
Sa mère l'embrafle^ la ferre contre Ton cœur , & i arrofe de fes larmes ; fon père refte la bouche ouverte : on confulte le Moine & le Médecin » l'un dit qu'il faut Im faire dire des me (Tes ^ l'autre , qu'il fauc lui appliquer Tes véficatdires > remède uni- verfel en Italie.
Cependant Ninetre paroît tout- à -fait bien. Peu-à-peu elle revient de la trop grande honte qu'elle témoienoit en ma préfence \ Se fe raccoutume h bien à moi^ qu'elle devient de la familiarité la plus grande 8c la plus careiTanie. On le fouflfre d'abord , pour ne pas la troubler dans fon rétabliifement ; mais au bout de quelques jours , comme on craint les conféquences des manières trop afTeâueufes qu'elle prend avec moi ^ on les lui interdit. On
loj. l'Aventurier
lui fait même prefTentir que , ma fancé fe trouvant bientôt rétablie , je dois fonger à mon départ. Voilà fur-lé- champ la De*- moifelle qui retombe dans Tes convulfions .& dans fes accès de folie. La mère fe re- commande â tous les Saints , le père fe donne à tous les Diables. Ils la fecou- roient l'un & l'autre fans favoir ce qu'ils faifoient y Se je fentois qu'il falloit que je fongealTe au parti de la retraite , pour ceflèr de troubler une famille à qui }'avois des obligations. Le mal fembloit empirer de jour en jour j' les intervalles de raifon devenoient plus courts & plus rares ^ êc Ninette fut enfin déclarée folle par deux Médecins de Cafalmaggiore , qui avoienc fait leurs études.
L'honnête Confefleur eut enfin pitié des parents qui fe défefpéroient. « Mes 99 amis , leur dit*il , que la grâce du Sei- » gneur foit avec vous. Vous n'avez pas 79 voulu m'écouter j Dieu foit loué. Je »» vous confeillois de donner votre fille 9» au jeune homme qu'elle aime. Vous » voyez l'état où elle eft réduite ; j'ai con- s> fuite S. François d'Affife, notre bien - M heureux fondateur» Il m'a infpiré le feul 9» remède qu'il y ait à fon mal. Sa tête eft w tournée , fa cervelle eft renverfée. Il » Êiut une grande furprife , une fecouife
. F k A N Ç O I s. 10}
I i> violence ôc imprévue qui la retourne »
I •• lui caufe une heureufe révolution , Se
)) la rérablKTe dans fon écac naturel. Vous^
I a> favez quelle eft h première fource da
I 99 défordre de fon efprit. Elle a été ^ en
» dormant , trouver le jeune homme dans
1» fon lit ; que le jeune homme à fon tour
» aille la trouver dans le fien , quand elle
j» dormira. Tout eft faintpour les faints :
j >> d'ailleurs > vous le connoiiTez honnête
' y» homme. Tranchons le mot. Qu'il l'é-
» veille en furfaut , en lui caufant le tref-
33 faille^ment le plus vif & le plus imprévu*
» Si vous confentiez au mariage 5 je vous
I n dirois, cédez ia virginité, pour qu'elle
I " ^^g^gn^ ^^ raifon. Songez à Ruth> â
»» Judith & â d'autres modèles auflî ref-
9> peâables. » Alors il leur eftropia vingt
paâages de la bible, qu'ils s'étoient tou-«
}Ours bien gardés de lire , parce que cette
leâureed défendue dans leur pays. «Après
» cette épreuve , continuait -il, fi vous
» croyez devoir faire ce mariage ...>• —
<c Pour le mariage, tout beau , dit le pe-
9» re ; je me réfoudrois peut-être plutôt
» à fermer les yeux , & à lui laiffer faire
» ce qu'un père ne peut jamais foufFrir ni
» même fuppofer ; mais mon honneur ne
>» permettra jamais qu'il l'époufe. ce La
mère , en cela , trouva foii honneur con«
I -E 4
lo^ l'Avinturibr forme d celui de fon mari. Il fut donc dé« . cidé que , fe fiant à ma TagetTe , on me laifleroit , on m'ouvriroit même en quel- que façon les moyens d opérer, félonie plan propofé , la guérifon de Ninette.
En effet , dès le foir après fouper , la femme de chambre me pria fans façon de monter chez Mademoifelie , & de la con- foler. «< La petite folle ne fait , me die** »> elle f que vous demander ; elle n eft |a- »> mais fi bien que quand elle vous voit, 0> & vous êtes feul capable de lui rendre » le bon fens que vous lui avez fait per* 0» dre. » J'y montai fans fonger à mal. A peine fus -je entré , que la gouvernante iorcit , en fermant la porte de manière que la clef fe trouva en dedans. Je m*en apperçus , 6c feus d'abord un certain fcru- pule: d*un côté, je fentois que cela me délivroit de la crainte dette furpris, en cas qu'il m'échappâc quelque indifcré* tion 'y mais comme je voulois réellement ctre aufii honnête que je le de vois, je crai^ gnois d'encourir des foupçons dëfavan- tageux , Se de nuirei a la réputation de la Oemoifelle ; & je fus tenté de mettre la clef en dehors : je ne fais ce qui m'en empêcha.
Cependant je me trouvois dans une fituation embarraûance» et Me voilà peutr
François; jfoj
9» être ) difois- je , dans le cas d'être aux pri-> n {es avec une folle. » Enfin je pris le parti de Taborder. Elle écoic au lie , la tête ren- verfée , les bras étendus , elle paroitToic dans une efpece d'excafe. Elle m'adreiïa un regard tendre , & foupira. La petite fîrene étoit enforcclantc. Jamais elle ne m avoir paru Ci belle : elle me mit dans nn défordre inconcevable. Je m*aflis au* près de fon lit^ elle me tendit la main; je ne pus m'empècher d'y exprimer mes lèvres enflammées : fes yeux m*en di- rent plus que mon tranfport ne pouvoir lui en dire \ elle me ferra timidement la main : ce Hé bien , mon cher Mcrveili me 9» dit -elle de cette voix touchante qui n n étoit qu'à elle , vous m'abandonnez » donc ? Il faut vous enfermer pour que j» vous reliiez avec moi !» — «* Moi » vous abandonner , ma chère Ninette ! ré- f^ pondis-je avec paflion. Je ne vous ai ja- >' mais tant aimée... •>» Ellefoqpira; je vis une larme fortir de fon grand œil noir, & couler fur fa belle joue : j'y portai ma bouche ardente pour la fécher. Je ferrai ma chère Ninette dans mes bras ; je m'ap- perçus que je fis fur elle une impredion que je ne puis décrire. Elle en fit autant fur moi. Elle étoit jeune \ mais je ne Tétois pas moins pour un homme.
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jotf l' Aventurier
Npas étions trois , elle , rAmoor Se moi ; Et l'Amour fut d*intellig«nce.
On va croire peut-être, d'après ces cx- pref&ons , que je fuccombai â la tenta* tion, & que je me laîflai entraîner dans le torrent du bonheur. Les honnêtes gens blâmeront mon peu de déltcatelTe ; & n j'étois coupable , je ne devrois pas hafar- der un pareil aveu j mais fi je me donnois auflî pour tout-à-fait innocent , je rrou- verois des incrédules.
Quoi qu'il en foit, après les premiers rranfports , nous en vînmes a des mo- ments plus calmes d'intimiré où l'ame goûte une pure jouiflance. « Je vous fé- 5> licite, ma chère amie, dis-je à Ni- « nette j vous voilà parfaitement guérie , » ou plutôt vous n'avez jamais été ma- » lade: vos difcours font trop bien fui- a> vis , vos regards font trop paifibles , w pour que votre efprit ait été aliéné pat »» les accès qui nous ont fait trembler. » Mais qu'avez - vous donc fenti ? Quel i> étoit votre mal ? « — « Ah, cruel ! ré' »» pondit cette féduifante enfanr, pouvez- 9> vous le demander ? Oui ^ fans doute, j'ai M été dans le délire. Se j'y fuis encore, » puifque je ne me connois pas , puifque y> je me fens hors de moi-même , puif- n qu'enfin je me vois précipitée dans une
I
F n A K ç o I s. 107
9» conduite dont je rougis j dont vous de* n vez être étonné vous-même. Àh! veut >' ne m'aimez pas » putfque Tamour ne >» peut vous dévoiler les tendfes myfteres >» qu'il m'a infpirés ! >» Ce dernier mot fut un craie de lumière. « Ah ! dis -je en » moi-même, artificieufe enchanterefle , 99 Je ne puis t'eftimer j mais il faut , en a> rougiuanc, que je t'aime, d
ce Oui, concinua Ninecte d'un air ti- 99 mide , vous feul avez faic le crime , puif- n que mon penchant pour vous m'y a a» contrainte. Je n'ai vu d'autres moyens' 9f pour forcer mes parents à confencir à » notre mariage , que de leur laiflTer voir, » de leur exagérer même l'égarement où » cette paffion malheureufe a plongé mon » efprit.MonConfe(reur m'a trop fecon- » dée : il a pour moi un foible que je ne » puis concevoir ; il m'appelle fon en- i> fant gâté. Oferai-je vous dire ce que je » foupçonne en fecret? C'eft qu'il m'aîme » peut-être , 6c que , n^ayant aucun efpoir s> de rénffir à me plaire , il veut du moins » me procurer la fatisfaâion qui dépend 3) de lui. Il eft toujours content , le brave » homme, pourvu qu'il voie dans mes n yeux un rayon de joie. C'eft lui qui a n engagé mon . père & ma mère à vous » lailTec un ù libre accès auprès de moi. n
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Combien dagicacions me cauferent tous ces aveux ! J'aimois Ninecce , par- ce qu elle étoit jolie & dans mes bras ^ 2nais je déceftois fa fourberie , fur • tout dans un âge £ tendre : « Que fera*t-elle » i vingt-cinq ans ? me difoisje. >» Ce- pendant je la plaignois d'être égarée à ce point par un indigne Religieux, fur qui je rejectois tout lodieux de fa con- duite.
Je craignois auffi que les parents » qui m'avoient laifTé de gaieté de cœur appro* cher du Ht de leur fille ne prétendiflènc me la faire époufer , je ne voulois point qu une petite fourbe devint ma femme , & me privât de ma Julie. <c O Julie | me 9> difois je , quelle différence pour Ta- a» me ! Fille fans pareille , que tout ce qui 9i n'efl: pas toi elt vil ! » Ces réflexions me rendirent férieux & froid , même au- près de Ninecte. Elle s'en apperçut, &» par des carelfes vives & preiqu'innocen* tes y elle me rendit tout â elle. Notre doux entretien nous cooduifit au grand jour, que je maudis de tout mon cœur. Le bruit de tout le monde qui étoit levé nous ap- prit qu'il falloit fonger i nous féparer. Je m'y déterminai , pour n'être pas fur- pris avec Ninette , quoique je vifle bien qu'on faVoit que jy étois. Nous nous em^
F n A M ç o I s; 109
brafsames tendrement ^ & je retournai dans ma chambre.
La prétendue malade parut mieux pen-* dant la journée ^ fes abfences d'efprit fu- rent moins fortes Se moins fréquentes ; on s'applaudit , en mots couverts , du re- mède 'j 1 on me fèta , & Ton eut le plus grand foin de moi , pour que je fufle en état de perfeâionner la cure. Je m'apper- çus, le foir Se les fuivants, de la liberté quon me laifioit de pourfuivre l'opéra- tion; j'en profitai. Le Gonfeflèur^qui m'a- voie procuré cette bonne fortune , étoic d'une jalou(ie diabolique. La guérifon fem- bloic avancer de jour en jour ; mais elle n'acquéroit pas le fceau de la perfeâion, afin que le traitement ne finit pas. En atr tendant le parfait rétablifiement , on s'i- magina entrevoir des fîgnes de groflèife^ & les parents féntirent qu'il falloit cacher leur fille. D'ailleurs^ depuis quelque temps ils commençoient i nous obferver avec une cenaine inquiétude » & peut*étre foupçon-. noient-ils la bonne foi de la rufée Demoi-; felle.
Enfin il fut décidé qu'on enfermeroic Ninette pour quelque temps. Elle eut beau fe remettre â faire la folle , pour que du moins je fu(Ie enfermé avec elle y on ne lai permit feulement pas de me voir avaac
ÏIO L*A ▼ E NTUHX ER
fon déparc* On renieva fans m'en dire un mot. Un foir que j allai « comme de cou* tume 9 a fon appartement , je ne trouvai que la vénérable mère dans ce lie aupara« vanc délicieux, & je m'enfuis avec préci- pitation dans le mien. : Le lendemain l'on m'apprit que Ni- nette étoit enfermée , qu'on alloit repren- dre Rofe i la maifen» Se qu'on la logeroit dans ma chambre. Je compris qu'on ne me gardecoit pas pour rendre à l'aînée le même fervice qu'à ta cadette. J*étois bien rétabli , depuis trois mois d'une aflez |oyeufe vie. Je fentis qu'il falloir fonger à la retraite ; je pris mon parti de bonne grâce , & j'en fis part à la ramille. On ne s'épuifa pas en longs efforts pour me re- tenir 'y mais on me fit préfent de cinquante feqnins , & ces bonnes gens me remer- cièrent des grandes obligations qu'ils pré-- tendoieat m*avoir. Je les quittai avec.at- tendriflement , comme des bienfaiteurs; je fentis que je ne devois pas chercher à prendre congé de leurs fines ^ mais je fis au ConfelTeur mes adieux y te mes ten- dres remerciements.
Fin du Livre troijicmc.
T R A N ç o I s; ïl r
■ * - ' —^
TAVENTURIER
FRANÇOIS.
LIVRE QUATRIEME.
J E me retrouvai abandonné à moi-même^ fans être fore afSigé. Dès que j eus quitté Ninette , je me fentis plus que jamais plein de Julie. Elle m attira de deux cents lieues, comme le Nord attire Taiguille aimantée; J'avois de largeur pour faire ma route ; je voyageai pour la première ibis dans des voitures , je logeai dans des auberges ^ Se je couchai dans des lits. De cette manière j'arrivai bientôt à Paris , au bout de près d'un an d'abfence.
La lettre de cachet qui exiftoit contre moi m'obligea de me déguifer jufqu*aux dents. Je rodai autour de la maifôn de Bonac , & j'apperçus bientôt mon fidèle S. Jean , a qui je me fis connoître. U m'ap-^ prie que Julie étoit au Couvent , qu'elle déteftoit mon rival ^ Se qu'elle aimoit mieux prendre le voile que de l'époufer. Je l'ap- perçtts lui-même , ce déteftable rival j il
: I
Il* l'A V BN TU RI EU
me reflèmbloic plas que jamais. Nous au- rions pu jouer admirablement les Mé- nechmes. J'étois C\ bien travefti » qu il ne pouvoir me reconnoître. Je me mis àTob* lerver à mon tour ; je voulus m*amufer, à l'aide de la reflèmblance , à lui jouer tous les tours que je pourrois , & â lui rendre, autant qu'il feroit en moi ^ tout le mal qu'il m'avoit fait.
Je m'apperçus que ce Moniteur fortoit fouvent en petit déshabillé ; j'en fis faire un tout pareil. Sous mon déguifement je fuivois ce malheureux, & je voyois où il aIIoit:enfuite, quand il étoit fortidu lieu de fes vifites , fy paroifibis moi-même avec mon déshabillé pareil au iien , & Ton me prenoit |)our lui. Je ne tardai pas à décou- vrir que le drôle avoir des allures fufpeâes chez trois jolies filles» Je me préfentai ef- frontément chez elles pendant fon abfen- ce; je fus reçu comme lui-même , & je re- cueillis tous les agréments dont il jouKToit ordinairement. Je ne manquois pas, quand j'avois été bien traité par ces nymphes, de me faire avec elles, en les quittant, quel- ques bonnes querelles qui valoient à mon rival la plus orageufe réception , quand il venoit après moi , ne fe doutant de rien : il jouoit alors le rôle d'Amphytrion ou de Sofi battu.
François. 113
L'argent me manquoit , & cela n'éton- ne pas j mais je prenois quelquefois, pour m'en procurer , des libertés que }e ne de- vois pas me permettre , même par ven- geance. Mon ennemi faifoit ce que les jeu- nes gens qui fe rainent appellent faire des affaires avec des ufariers. Quand je favois qu'il avoir le crédit de prendre des mar- chandifes ou de Targent dans quelque en- droit , je m'y préfentois & je me faifoi$ délivrer divers effets, ou compter certai- nes fommes. Avec ces reflburces je vivois aux dépens de mon ennemi. « II fe donne '» au diable , me difoit S. Jean. D'aboril » il ne favoit ce que vouloir dire un tas » de quiproquo dont vous étiez la caufe ; » par les méprifes que vous occafionniez, » mais enfin il a foupçonné que vous » devez être de retour à Paris , & , depuis » quelques jours , il a mis en campagne » un efcadron de coquins pour vous dé- >' couvrir. » Je redoublai de précautions pour me cacher.
Malgré fes recherches , je lui jouois de temps en temps des tours aflez méchants. Je favois , par exemple, qu il avoit eu je ne r fais quelle altercation avec un Duc infou« tenable. Cet épais Seigneur, croyant qu'il croit trop roturier de fe battre , quand on fc voyoit infulté , payoîc des malheureux
i I
114 Ï-'A VENTURIER
armes de bacons , pour attendre de nuit i & afTommer de coups ceux à qui il eu vouloir. D'ailleurs, auffi pauvre d'efptic que de cœur , incapable de répondre aux railleries , il en écoic fore piqué. Je fis contre lui une épigramme qu'il méritoit à tous égards , parce qu il croit un fot , 6c qu'il m'avoit ofFenfé. Je la lui remis moi- inê.nie. Il la crue tout naturellement de moii rival , & le fit guetter de nuit. Le lendemain l'infortuné , qui ne s'aiteûdoit â rien , & qui fortoit fort affligé de chez une de fes maîtredes, où je lui avois pro« curé une querelle complette, fot-auailli par Hz coquins qui le rouèrent de coups, J appris la corredion qu'il avoir reçue; je la trouvai trop forte ; je le plaignis iin- cérement, parce que je ne fuis pas cruel, ôc je cedài dès - lors de lui fufciier des mortifications.
Je fis plus; quelques jours après un tour fanglant qu'il m'avoit joué lui-même , je le rencontrai une nuit , â quelques lieues de Paris, fe défondant avec peine con- tre trois fcélérats qui vouloient ralTaflî- ner ; je n'héfîtai pas à prendre fa défen- fe. Je perçai d'outre en outre un de ces brigands ; je mis en fuite les deux autres. Mon rival éroit blelTé: je le. portai moi- même chez un chirurgien y & comme il
François, 115
école fans argent , les coquins lui ayant précédemtnenc volé au jeu tout fon avoir, je donnai , pour le faire foigner , tout ce que j avois fur moi , fans favoir où je ppurrois dîner le lendemain. Il ne fut pas afTez touché de ce procédé.
Le malheureux nen continuoit pas moins Tes recherches pour me faire arrêter. Je cherchois de mon coté le Couvent de Julie, & je le découvris. Je m'y préfen- tai bientôt , & je fus très-mal reçu , parce qaon me prit pour lui, & que Julie ne poavoit le fouffrir. Je ne pus obtenir de la voir j mais je m'avifai , pour Icngager i recevoir ma vifite , de prier qu on lui dît que je n crois pas fon perfecuteur, mais bien fon véritable amant revena d'Italie. La touriere m'examina fore at- tentivement , & , d'un air aflez finiftre , elle me dit qu'elle me croyoic , vu la ref- femblance prodigieufe dont on lui avoir parlé; que l'heure du réfeûoire étant fonnée , elle ne pouvoit me faire voir Julie pour le moment ; mais que fi je vou- lois revenir le lendemain , je la verrois. Elle me demanda fi je favois le mot du guet: je lui répondis que j'ignorois ce qu'elle vouloir dire. « Vous n'êtes donc » pas l'importun ? dit-elle. « Sans doute le dtole fe faifoit connoître à cette femme
«itf L* Aventurier
par quelque mot , donc il convenoit avec
elle. Cl Donnez -m'en un , reprit -elle y
9* afin que je puifle demain vous diftin-
9 guer de votre rival. v$ Je lui donnai le
mot le plus iacré pour moi ^ le nom de
Julie.
Je ne manquai pas de revenir le lende- main ; la couriere me demanda le mot , je le lui dis. ce Cela fuffit, me dit- elle \ re- >a venez dans une demi-heure. » Je fors comptant retourner au temps fixé. Tout- à^coup une bande de coquins & de recors fond fur moi à Fimprovifte. J'ai la force de fecouer & d'écarter cette canaille. Je tire mon épée & me défends. S. Jean pa- roît. Je lui crie un mot dont nous étions convenus , pour qu'il me reconnût. Il fe jette à mon iècours , & m'aide à me fau' ver dans une allée. Mon rival étoit là pour diriger les coups , & jouir du fuccès. Saint Jean le déceftoit : il lui arrache de defTus les épaules , un manteau par lequel il de- voir être reconnu des aflaillans , jette ce manteau fur les miennes j ic poulTe mon perfécuteur au milieu de fes fupports, qui étoient des garçons maréchaux., & qui , le prenant pour moi, travaillent fur fon dos comme fur une enclume. Il \ avoir beau leur crier : Vous vous irompe:^ ^ comme j'avois fait moi-même auparavant ^ ils me
François. 117
voyoienc couvert du manteau , & n obéif- foieac qu'à moi. Le pauvre malheureux fut roué de coups & traîné je ne fais où , par ces honnêtes gens. Je reftai maître du champ de bataille avec Saint Jean, qui rioit de tout fon cœur.
Je me garderai bien de retourner au Ceuvent pour y voir ma Julie. Je recon- noilTois trop bien, par ce qui venoit de m arriver , que la perfide tpuriere s'enten- doit avec mes ennemis. Je me retirai chez moi , fort trifte , parce que je n'avois pu voir Julie , & que j'étois fans argent. Je vé- cus pendant quelques jours à crédit j mais je fentois que cela ne pouvoit durer.
Un beau matin Saint Jean vint me dire qu'il a voit appris que , fous peli de jours , il devoir y avoir une profedion dans le Couvent de ma Maîtreffè. Un Evêque inpartibus j auprès duquel je connoillois quelqu'un , devoir y aflSfter, & même en-» trer dans l'intérieur du Couvent avec les Eccléfialtiques fes fuivants. J*enviai fur- ie-champ le fprt de ces élus qui dévoient fe trouver (i prés de ma Julie \ & bien- tôt il me vint en tête que je devois m'in- finuec dans leur compagnie.
Je demandai à Saint Jean , s'il favoit quelle étoit la perfonne qui prononçoic i^s vœux, c« Je l'ignore , me répondit-il j
ii8 l'Aventçrieh » cependant on ma dit que h famille >» de Bonac pourcoîc s^ trouver. C'eft fans 9> douce une parente ou une amie de la » maifon. >• — « Ce n eft pas probable- 9» ment Julie? lui-dis-je. >j — «Non, sû- » rement , répliqua-t-il ; je n'ai pas en- » tendu dire quelle ait même pris le »9 voile. Il eft vrai que , depuis un an, » j*ignore parfaitement fou fort. »>
Il me vint fur le-champ une idée fin* guliere. J'avois eu , depuis deux jours, en- vie de reprendre le petit collet , pour le double objet de me dcguifer, & de vi- vre une féconde fois dans les penHons. ce Parbleu , dis-je à Saint Jean , tâche de y> me procurer une foutane , & un accou- » trement noir j je voudrois m'infinuer » dans le cortège de TEvêque , pour en- >9 trer à fa fuite dan^ le Couvent & voir ^ 99 ma Julie. Il faut pour cela que je nie M déguife en Eccléfiaftique. J'ai lié con- 99 noiflance , dans je ne fais quel endroit, » avec un certain Abbé Muguet , Secré- If taire & favori du Prélat : il a le (crédit 99 le plus abfohi aupiès de Monfeigneur, 99 Se doit être bientôt fon Grand -Vicaire. » Il m*a obligation de la viej j*ai em- 99 pêche qu'un jeune Moufquetaire, qui 99 i'avoit trouvé en partie chez fa Belle, » ne le jettât par la fçnêcre j il voudra
FaAi^-çois. rij
35 bien fans doute me préfenter, comme » un Eccléfiâftique , au bon Evêque , ôc " l'engager à m'admeure à fa fuite dans » la cérémonie de la profeflSon, «
Saint Jean goura mon projet j il m*ap- porca dès le lendemain l'habit complet d'Eccléfiaftique , & j'allai fur -le champ dans cet équipage trouver mon Abbé# Laimable Muguet m'embrafla ôc me fé- licita du parti que j'avois pris de me />r- ter dans l'Eglife ^ m'alTurant fort indif- cretement que mes pkifirs en feroiénc plus nombreux & plus sûrs. Je lui laiffai croire que j'écois Eccléfiâftique , & je le priai de me préfenter â fon Evêque , lui dé- clarant ingénument l'envie que j'avois de pouvoir entrer à fa fuite dans un Couvent où l'on faifoit profeflîon , & où je voulois voir une perfonne à laquelle je m'inté- relFois. « N'eft-ce que cela , me dit-il ^ mon 55 cher Abbé? rien de plus facile ^ allons » voir Monféigneur. jj II me mené à fon' apparrement. « Monféigneur , lui dit-il , » voilà un jeune Eccléfiâftique de mes » amis , que j'ai l'honneur de vous pré- » fenter; il eft fort joli garçon, comme' » vous voyez \ il a d'ailleurs Une très-belle » voix , & fait compofer de jolis romans j » (ce que je dis tout bas. ) Il pourra chan- » ter , prêcher , faire les honneurs chez
à
110 lAvïnturier
» vous , & me remplacer quand fe ferai
w votre Grand-Vicaire. » Le Prélat , qui
paroifToic (impie ôc honnête , me trouva
fort joli garçon , me capota les joues » &
m adocia aux fondions de fon faint mi-
niftere.
Le jour de la profeflion arrivé , je fus admis dans la fuite de Monfeigneur; &, comme j avois qne belle voix , on me chargea de l'emploi de Chantre. Le futur Grand -Vicaire eut celui de Prédicateur. Il m'affura que la novice qui alloit pro- noncer fes vœux étoit fort jolie ; qu'il avoir obtenu la permiffion de la voir en particulier ; que , dans différentes confé- rences qu'il s'étoit procurées avec elle , il avoit cherché de bonne foi à la déroui- ller du parti du cloître , auquel il ne la croyoir pas appellée ; que pour lui faire defirer de rentrer dans le monde , il n'au- foit pas été fôçhé d'infpirer i la viâitne infortunée une forte de goût pour lui; qu'il eût même été vivement tenté de cueillir une fi belle âeur avanc le facri^ fice, Cl elle eût été à fa difpofitiom Tels étaient les propos naïfs de l'Abbé. « Tou- w tes mes rentatives ont échoué, ajouta- •> t-il j car elle eft d'une mélancolie incon- n cevable j & je m y çonnois mal , ou la
» petite
François. m
» petite perfonne a quelque paffion mal- » heureafe, qui lui fait donner à fon » Dieu cç qu elle ne peut prodiguer â » fon amant. >•
Enfin nous nous rendîmes en pompe au couvent, & l'Office commença. Pour remplir mon emploi de Chancre , on m'af« ^la d une chappe. La famille de Bo- nac & le Baron de Noirville étoienc dans i'figlife. Je trcmblois que ma fonâîon ne fixât fur moi la vue de quelqu'un de mes ennemis j je fentois que mon ajufie^ nient ne me rendoit pas aflez mécon- noifTable. Pour comble de malheur , le rideau de. la grille étoit fermé , & îoa ne parloir point d'entrer dans le couvent, l'accendois avec impatience que le mau« dit rideau s'ouvrtt. Il fut enBn tiré; mes regards fe précipitèrent dans le chœur des Nones , pour chercher ma Julie parmi les Pen(ionnaires ^ je ne pus l'apperce' voir. La Novice qui faifoit profeifion^ écoit couverte d'un voile : je croyois en- trevoir eti elle quelque chofe de mon Amante; mais je fentois que c'éroit fans doute parce que je voyois par tout cette fille adorée. Dans cette agitation le chant alloit comme il pouvoit, & le maître de cérémonies étoit obligé de me tirer à char^ qae inftant de mes diftraâions.
Tome I. F
li* l'A VINTURIER
L'Abbé Muguec monta en chaire, mis avec une propreté exquife, qu'on pouvoit bien prendre pour une parure élégante* Il déploya les t réfors d'une éloquence riante de fleurie ; il fe plaignit avec beaucoup de grâce du dépériflfement de la Foi & de l'accroiffement ^des plai- ûïs 'y il fit les plus féduifants portraits du inonde & des agréments auxquels renon- çoit la Novice, & il s'exprima comme un homme qui les connoifloit par expé* rience. Du gracieux, il paiTa au fublime; il fit voir que les plus fameux fages de l'antiquité & du fiecle n'éroient que des infenfés en comparaifon des Vierges qui fe confacroient au Seigneur. II montra en particulier comment la jeune perfonne» qui étoit l'objet de fon difcours, & qu'il traita d'héroïne , s'attachanc à la vraie fcience du falut, contradanc l'alliance la plus augufte, faifant le plus grand facri* lice , étoit plus fage que tous les Philofo* phes , plus grande que tous les Héros. On trouva le Prédicateur auffi édiâant 8c auffi charmant que la Religieufe dont il fai- foit un fi joli portrait \ & fon fertnon lai valut dans l'afTemblée cinq ou fix con« quêtes.
Après la prédication , l'Office recora- inença. Je repris au lutrin mon rôle de
F R A N Ç O X S. IIJ
Chantre, & rinftaiic des vœux arriva, La Novice leva foti voile pour les pronon- cer. J'entends fa voix qui me femble celle de Julie. La viâime d'abord m'écoit ca- chée par une Religieufe qui étoic devant elle : rinfortun^e alloit prononcer le der- nier mot , le mor fatal. Celle qui la ca- choit change de place, je vois Tintéref- fante petfonne , & je reconnois ma Julie. ArrêUj m'écriai je en fautant à la grille avec ma chappe ; & je me donne , en fau- tant contre les barreaux, un coup terril ble qui me fait tomber à la renverfe. On vient à mon fecours \ } etois en fang ; car le coup avoir porté fur mon nez. Je criois toujours, arrête^ ma Julie y voici ton Amant.
La cérémonie eft troublée; tout le monde s'écrie : cfl-il fou? Mes ennemis me reconnoiflènt. c< Il eft foii , difent-ils ; » il faut J'enlevcr. » Je me débats comme un forcené , avec mes habits facerdotaax ^ criant de toutes mes forces , arrête , ma, Julie. On me bouche la refpiration, on m*entraîne hors de l'Eglife. Je deviens fu- rieux , je ne puis contenir la rage que me caufe le malheur detre eclevé dans un moment où je pouvois empêcher mon malhenr & celui de mon amante* On de- mande à TËyêque où il veut qu'on me
F 1
124 L*AVBNTURIER
condirife. Ne voyant dans moi qa un fré- nécique, il die qu'il ne me connoît pas, & qu'on peut faire de moi ce qu'on you- dra. On m'arrache mes ornements facrés; on me conduit garrotté & fanglant i l'Ho- tel-Dieu ; mon émotion eft & violente ^ que je fuis faifi de la fièvre y on me cou- che » & j'en avois befoin.
Je raconte avec naïveté ce qui ni*eft arrivé ; les âmes froides verront dans ce récit de l'exagération ^ mais je ne puis rien diminuer de l'exceflive agitation que me caufa la fcene que je viens de décrire. JV vois peut-être de la difpofition â être ma- lade; je le devins férieufement. A peine fus- je fur un lit, qu'un Médecin, qui pa- roiflbit raifonnable & humain , me parla avec beaucoup de douceur, pour me faire revenir i moi-même, ce Ah! Monfieur, 9i lui dis-je, je fuis le plus malheureux f> des hommes } mais donnez-moi d'un 9» mot la vie ou la mort; dites, ma JnH^ »> a-t-elle prononcé fes vœux? « — « Oui, »> me cria l'infernal Noirville , qui étoit ») venu jouir de mon malheur ; elle a M prononcé fes voeux , tu en es la caufei » & je te ferai pendre, (i tu n'es juridi- j> quement déclaré fou. Prie Dieu que ta f» folie fe confirme. » A l'afpeâ de ce monftre , il me fembla voir l'enfer l'on-;
François; iif
Trir ; Tes paroles furent le dernier coup. Je tombai en foibleflè^ ma fièvre redou- bla^ j'eus le tranfport. Ce fut là fans douce ce qui me fit déclarer décidément fou.
Je fus aflez long-temps malade , & je perdis fouvent connoiflance. Enfin , un jour, après un longévanouiflTement, j'oa« vre les yeux. Ciel ! au lieu d'êcre dans mon lit, je me trouve tout nu, dans une es- pèce de cachot , une chaîne de fer au pied ; j etois à Bicêcre , enfermé parmi les fous# II 7 avoir de quoi le devenir. Je venois de perdre ma Julie, tour ce que j'adorois. Je me voyois dans cet affreux état y il faifoit un froid mortel ; nu en chemife , Se déjà malade , je ne pouvois long-te»ps vivre dans cette fituation, n'étant pas réellement i infenfé.
Je ne fais fi j'arois vraiment extrava- gué dans les tranfporcs de la fièvre; cela pouvoir être; mais enfin je fentois que je n étois pas fou ; & ma gaieté , qui m'a rarement quitté , recommençoit prefqu'i fe monrrer , quand je vis arriver l'affreux Noirville. « Te voilà, coquin, me dit- » il; ru es bienheureux d'être fou ; je voo* » lois te faire pendre; je t'aurois bien » trouvé aflez de bon fens pour cela; » mais la Dame qu'un miférable comme n toi n'a pas craint de nommer fa mère»
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François; iij
fonnage* Ceft la feule fois qye je lui ai trouvé la phyfionomie plaifante. Il fal- loic avoir coure ma gaieté pour rire dans ce déteftable féjour. Les figures & les ex- travagances de mes camarades d'efclava- ge m amuferenc quelque temps , par les tableaux burlefques que ce jeu me préfen- toit. Je me divertis auffi de la curiofité des badauds ^ui venoient nous voir. Puifque fétois réputé fou, autant valoit-il en rem- plir le rôle , & jouir de la liberté qu'il donne. De temps en temps je faîfois rire , i gorge déployée , des compagnies nom- breutes qui nous rendoient vifite. Malheuc à qui porcoic une figure niaîfe. Je favois fi bien faire de quelques benêts le jouec de la multitude 9 qu'on trouvoit que j'é* tois un fou charmant. Les Geôliers eux« mêmes rioient de mes folies. Se me trai- toient aflez bien. Les Dames s'arrêtoienc des heures entières devant ma loge; je leur racontois de (i drôles de chofes, je leur faifois ma cour (î plaifamment ^ qu'elles me trouvoient adorable. Prefque touresf celles que j'avois amufées reve- noient, & m apportoient de quoi me ré- galer fort joliment.
Quelque fois, après avoir dit les folies les plus comiques, je me jettois tout de fuite fur le chapitre de la raifon, & je
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faifoîs un difcours philofophique & pa^ thétiqiie , en homme vraiment inftruit & fage. Tout le monde reftoic en exta- fe ; les Geôliers demeuroient la bouche ouverte, ce Quels inftants lumineux il a, *> difoir-on I Quel dommage qu'un hom- » me fi charmant & fi fpirituel, ait rcfprit 9> aliéné! » Enfin je m'acquis de la répu- tation. J'avois tous les jours devant ma Joge des compagnies choifies , que j'amu- Ibis & <yxi me régaloient. Ces vifites adouciflToient mon fort, & je me promet- tois bien de trouver enfin quelqu'un à qui |e pufle m'ouvrir & me faire connoîcre; pour obtenir ma délivrance.
Sur ces entrefaites , mon rival vînt me .vîfiter. Quoiqu'il eût ma figure, & que fon ajuftement fût plus brillant que le mien , à fon afpeâ je crus voir le diable; :« Te voilà donc, imbécille, me dit-il ! tu » n'as donc pas afTez de bon fens pour 99 qu'on puiffe re faire pendre ! mais voyez j> donc ce gredin, fale , puant , nu com- » me il eft, ofer croire qu'il porte ma j» figure! Eft-il vrai, l'Amour, dit-il à 9» fon valet-dc chambre, que je reflTem- 99 ble a ce hideux perfonnage? Je crois a> qu'il y a une certaine élégance que cer- 99 raines efpeces ne peuvent atteindre, % quelques traits qu elles aient d'ailr
François; ji^
» leurs*.,..» En parlant Ci modeftement» cet humble adorateur de lui-même fe pa- vanoit, & faifoit des mines avec la plus ^ tendre complaifance pour fà perfonne. Auflî coupable que Noirville^ il meritoît un pareil traitement ; il le reçut de ma libéralité, à-pea-près avec les mêmes circonftances. Une grande compagnie fuc témoin de fon malheur , 6c ne fe cachft pas pour en rire avec moi.
Il vouloit me tuer à, travers les bar- reaux : Ci ouvrez-moi fa loge, crioit-il^ » afin que je lui pa(îe mon épé.e au travers » du corps. t>— «c Ah ! Monfieur , répon- » dit le Geôlier, vous êtes trop raifonna- » ble pour cela. Sa vie m'eft confiée j on » me le feroit payer comme s'il avoir du »> bon fens. «s— <c Rouez-le du nioins de w coups, reprit l'Adonis afpergé; » & U ofifrit ae l'argent pour me faire bâtonnet ^ il réuflit à le faire accepter , mais il ne pur obtenir qu ofi me donnât une chiquenau* de ; on lui promit cependant que la nuit fuivante on me châtieroit d'importance. Sur cette aiTurance, il s'en alla d'un ait majeftu^ux, couvert de mes profuiions. Il m'entendit rire après lui fans ménage** ment, il fe retourna^ 6c me lança un regard d'indignation.
Dans cet étrange état, je ne perdol^
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point ma gaieté. Perrette, fervante du Geôlier, briinetce de quinze ans, tout- à-fait jolie, innocente & proprette, mé- ritant de briller dans des cercles, jectée par le fort fur ce fumier, paflbit tous les jours devant moi avec fon feau, pour aller puifer de l'eau. Elle s'trrêtoit toujours devant ma loge, & je la faifois rire. Elle me prenoit, comme tout le monde, pour un fou; mais un fou plai* fant. Je voyois dans fes jolis yeux qu el- le me plaignoit. Elle me jettoit toujours quelque mangeaille, fans ofer approcher de moi.
Un jour elle fut plus hardie. Elle m'ap- porta un morceau de câteau, & me par- lant avec rhonhête ramiliarité dont on ufe vis-à-vis des gens de Tefpece dont elle me fuppofoit : « tiens, me dit-elle, 93 mon garçon, régale-toi,» Se elle me le préfenta de fa main mignonne. Je le reçus avec tranfport ; je le baifai ; je le dé- voraj. Je crus devoir prendra le ton ga- lant vis-à-vis d'une jperfonne qui, dans Tétat où je languiuois , devenoit pour moi une Détlk. « Ma chère Demoifelle » Perrette, lui dis-je, votre gâteau eft w délicieux, mais votre gentil minois Teft at encore davantage! Quelque faim que w j'eufle, j'aimerois mieux fucer vos bel-
François. iji
>y les-petites lèvres , que de manger tous les >' bifcuics du monde. n-^« Ha , ha ! dit- » elle en riant, tu me trouves donc bien >*y — « Si bien, lui répondis-je, que je fuis M amoureux de vous. » — « Ah! reprit- » elle , en riant encore plus fort, me voilà w bien lotie j j ai un pauvre infénfé pour » amant. Tu es nn drole de corps , mon » ami ; tu es fou -y mais tu me fais rire. >• Je voyois que , tout fou qu*elle me croyoir , la petite perfonne étoit flattée de l'amour que ma Bouche lui avouoit, & que mes yeux lui exprimoient encore mieux. Je fondai, fur cette fervante , toutes mes ef- pérances pour fortir de cette retraite in- fernale.
Obligé de couriifer Perrette, je tâchai de rélever dans mon ame, de la voir des yeux de mon imagination, & d'en faire dans ma tète une Déeflfe, ou du moins une Reine. Jamais le Chevalier de la Man« che ne vit la Princefle du Tobofo fi rayon- nante, que je me repréfentois ma Dtilci* née; & en général, je tâchois d'embellir en idée autour de moi toute la fcene des objets qui m'environnoienr. « Ma chère M Demoifelle Perrette, lui dis-je, vous » que j'aime tant, & à qui j*ai tant do- rt bligations , accordez-moi une faveur; • donnez-moi votre gentille menotte à
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iji l'Aventurier » baifer. » Elle fe mie à rire. « Ta me »> mordras, dir-elle. » — « Non, repar- H cisje : fur mon honneur , vous êtes â • croquer^ mais }e ne voudrois pas man- » ger la main qui me foulage.» £lleme préfenca fa main à travers les barreaux, avec une efpece de crainte. Je la baifai d'un air refpedueux. La petite Perrette me fembla touchée, te En vérité, il me rend M folle auffi, dic-elle en retirant fa main « avec une efpece de confufion. Adieu, n mon ami , nous vous reverrons. i> Son adieu fut tendre , & le mien partit du cœur.
Le lendemain ma charmante m'apporta un plus grand morceau de gâteau que la veille, 6c caufa plus long-tems avec moi. Je redoublai d amour & d'éloquence au* près d'elle, l'aimable innocente rioit tou- jours de mes propos. liMais fais-tu, me » dit elle, que, pour un fou, ru es bien » drôle, & tu as une forte d'efprit. Sur 9i mon honneur , il y a Grand^Pierre , pre- a» mier Valec-de notre Maître, qui me ai» fait la cour^ je veux mourir fi tu n'as s» plus d'efprit que lui ; cependant il jouit m de tout fon bon fens. Sais-tu encore une 9* chofe ? Il faut , Dieu me pardonne , que » tu m'aies aulli rendue folle de toi. Grand- ie Pierre m'dimej il dit qu'il veut mé-
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5> poufer; il gagne cent francs de gages , » il cft ici le premier après notre Maître ; >) il deviendra peut-être Geôlier par la » fuite i croirois-tu que, depuis que je te I» connois , je ne me foucie plus de lui ? » |e le trouve bête , groffier j je t'aime en 9» quelque façon mieux que lui. Mais » voyez où j'ai Tefprit ! moi aimer un in- » fenfé ! AhJ fi tu avois ton bon fens com- » me moi , ajouta- t-elle avec un foupir , je ^y ferois peut être la folie de t'époufer. n — «c Mais ma chère Demoîfelle Perret- M te, pouvez-yous être fi aveuglée contre 3> moi, que de me croire réellement fou? » M'avez-vous entendu dire un mot qui »3 annonce que j'aie perdu mon bon fens? » Un infenfé pourroit-il fentir votre mé- » rite & vous aimer comme moi? »— » Vous autres fous, me dit- elle, vous » avez toujours de bons intervalles. Il ne » faut pas fe fier â ce que vous dites , parce- » que vous proteftez tous que vous n'êtes » pas fous. »— c< Ah! ma^ chère, vous 3> joignez-vous à mes ennemis ? repartis je, » ce font eux qui me font pafler pour tel , » afiin de fc détaire de moi. »— « Ne nous » y voiU-t-il pas, reprît-elle? Oui, telle >> eft votre hiftoire i tous ; ce font toujours » des ennemis qui vous calomnient & » vous font enfermer d lort» Tiens, moa
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i> cher ami, tu es un fou, ma^ un foa » charmant. Se je t^aime bien comme » tel. »-— ce Mais, m'avez- vous vu> lai » dis*)e, faire quelque folie?»— c« Sans »> doute, répondit-elle 9 3c j'en ai bien ri. » Tu es reconnu par tout le monde poar i> le plus joli fou qui ait paru depuis bien M des années à Bicètre; ôc Grand-Pierre 9> m'a dit plufieurs fois que, fi nous étions >» mariés enfemble, il ne defireroit pas ^ atitre chofe que de t'avoir pour gagner M fa vie. Il te mettroit dans une cage de t» fer, & te promeneroit dans toute la 9> France : tu es C\ drôle , que tu ferois rire » tout le monde, & tu procurerois bien » du gain à ton maître; & nous aurions » de quoi vivre bien à notre aife. » Belle idée que j'avois donnée de mon bon fens , en m'efforçanr de convaincre cette fille que j'en'avois! Moi qui avois cru voir par-tout qu'on me prenoit pour un hom- me d'efprit, & même pour un philofophe, |e me trouvois là étrangement déchu. Je ne pus m'empècher d'en rire.
tt Le projet de M. Grand-Pierre me fait « beaucoup d'honneur , dis-je à Perrette; » mais vous aurez peut-être de moi une » idée un peu plus relevée , quand vous •• faurez quelque chofe de mon hiftoire. » £c fur le champ je lui racontai plufieurs
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de mes aventures, fur -tout celles qui pouvoienc rincéreflfer en ma faveur, & lui proi4ver que j'avois du bon fens. Elle me regardoic d*un air attendri Se inquiet. ce Mais 9 me difoit-elle, je ne fais que »> penfer de tout cela. Si vous n avea pas M de bon fens, il faut que vous foyez un » fînge bien habile, car vous le contrc- » faites bien.» En difant ces dernien mots elle me ferra la main.
Elle commençoit a s attendrir. Se moi à bien augurer de fon attendriflement; je me préparois à m ouvrir à elle fur les moyens de me procurer mon cvafion. Nous nous faisons des careiïès innocentes avec la tendrefle la plus naïve. Tout-à- coup le Geôlier fond fur ma Déetfe , Se la régale de deux ou trois coups de pied dans le cul, Se d'autant de foufflets, en lui difant avec la gr©flîereté la plus indé- cente : (c II te convient bien, falope , de » perdre, ton temps avec un fou, quand >» on t*ehvoie tirer de Teau. » Ma Di- vinité confufe fe fauva légèrement; le boarteaii me lâcha au travers du vifage un coup d'un troufleau de clefs, qui heu- reufethent ne put m'atteindre. Après ce bel exploit , il s'en alla en murmurant des blafphêmes. Je maudis ce barbare^ & je plaignis fon innocente viékime.
tjS t* Aventurier
Le lendemain je la vis pafler avec un panier plein de vieille ferraille. Elle pa- roifToit avoir envie de ne me point abor- der, par crainte de fon maître f je l'ap- pellai tout bas ^ elle s'approcha d'un air craintif, en regardant bien autour d'elle, « Ma chère Perrette, lui dis-je, vbus *> devez bien m'en vouloir; je fuis caufe ^ qu'on vous a traitée avec barbarie; cela » m'a fait faigner le cœur. i> — « Que •> veux-tu, me dit-elle, c'eft un brutal; »» il me manque comme cela de refpeû « tous les jours. Il ne faut pas y faire at- » tention; il en fait autant â fa femme, w qui le lui rend quelquefois. >•
ce Et que portez vous là ? repris-je. >•
— c< C'eft , me ccpondit-elle , de la vieille »* ferraille que ma Maîtreflè m'a permis » de vendre a mon profit. Je vais la por- ^ ter chez le marchand, & j'en aurai au » moins vingt-quatre fols. >* — ce Et que w ferez-vous de cet argent? lui dis-je.»»
— «Vraiment, répliqua-t-elle, j'en ai » bien d'autre : j'ai près de fix livres d'é* >» pargnes, je mettrai tout enfçmble, & i> j'irai à la fripperie acheter... »> A ce mot la chère enfant rougit ^ Se m'avoua en- fin qu'elle alloit acheter un vieil habit pour moi. » Ma Maîtreflè, ajoura t-elle , V qui te trouve auflî fort plaifant^ c'a w
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^> beaucoup plaint : elle a dit qu*il étoit » cruel de i^ifler tout nu , du froid qu'il » fàifoit, un fi drôle de corps ; fon mari » a répondu que fi tu avois un habit, il »> te le laiflTeroit porter. J ai profité de » cette circoiîftance pour t'en procurer » un. »
Je fils pcnëtré^du bon cœur de cette pauvre fille, & je la remerciai comme je le devois. J appercus bientôt une linîe ^ns fa vieille ferraille. c« O ma chère , » lui dis-je avec emprcffement, donnez- » moi cette lime , je vous en conjure. >» Elle la tira de fon panier, & me la pré- fenta en me regardant d'un air inquiet « Mais qu'en veux-tu donc faire ? me » dit-elle par réflexion. »> Je ne fàvois £ je devois lui avouer que je voulob ' m'en fervir pour (Couper ma chaîne, afin de m'évader. Elle vit mon embarras, & fe douta de quelque chofe. « Tu veux pcut- * être te fauver, reprit-elle. >» — « Hé •• bien , ma chère , lui dis-je ? feriez-vous fâ- ^ chée de ma délivrance? Je vous tirerai » vous-même d'efclavage. »> — « Mais » fi Ton favoit que j'cufle part à ton éva- •• fion , dit-elle , malheur à moi ! Tu ne ^ voudrois pas me Êiire perdre ma for- » tune : fais-tu que je gagne dix huit écus » de gages , fans compter les profits ? »
ï}8 l'Aventurier — *c< Ah ! je VOUS procurerai bien une au- f> tre forrune , répliquai-je.» Alors la pe- *> cite perfonne me dit d'un ton craintif: » mais vous m'épouferez donc! jt— «Ma » chère Perrette, lui rcpondis-je; laif- »* fez-moi tout devoir à votre bon cœur, » & vous récompenfer, qu^nd je le pour- »> rai , autrement que par des promefTes. » Elle lâcha la lime, & s'exquiva, parce qu'elle entendit la voix de fon Maître.
Je»cachai l'heureux outil dans ma pail- lafle jufqu'à la nuit. Dès qu'elle fut ve- nue, & que je jugeai tout le monde cou- ché, je me mis à travailler à tâtons. Je vins â bout, i force de limer, de couper ma chaîne. Se de faire â ma ferrure la. même cérémonie. J'ouvris ma porte & [^ fortis en chemife: mais mon travail avoit «xigé du temps, & le Jour commençoit a poindre. J'ignorois fi les portes du châ- teau ctoient fermées ou gardées par des foldars; je ne favois de quel côté donner de la tcte pour me fauver. Je monte avec ma lime chez le Geôlier, dans le deffein de l'effrayer, en l'éveillant en furfaut, Se le forcer de me donner les clefs.
Tout-à-coup j'entendis crier , arrête! at" rite ! un fou s\ejl échappé. Le Geôlier s'éveil' le, je me cache derrière un rideau; il f^^f^ du lit en chemife ôc fort pour aller voir
François. ijf
de quoi îl eft queftion : il rencontre, au bas de lefcalier très-fombre , fon valet Grand-Pierre, qui venoic pour le cher- cher. Ce valet, le voyant en chemife, le prend pour moi , parce qu'il étoic de ma taille. Il lui décharge, fur la tête, un grand coup de mafle qui le jette a terre tout étoardij cinq autres valets accourent, ôc^ ne pouvant le reconnoître dans cet en« droit obfcur , ils s'efcriment fur lui â coups de nerf de bœuf, accompagnant leurs geftes d apoftrophes qu'ils croyoient con- venir à un déferteur. Ils le traînent enfin ar les cheveux, pour le conduire à ma oge. Quand ils furent au grand jour, ils reconnurent leur Maître erifanglante pat leurs mains. II rouvrit bientôt les yeux: les bourreaux lui demandèrent pardon de la méprife, 6c le foignerent comme ils purent.
Cependant je cherchois les clefs fous le chevet de fon lit: fa femme, qui dor-* flîoit, s'éveille à moitié, & mappercevant , elle me prend pour fon mari. « Hé bien ! » que fait là ce grand benêt, dit-^elle , au- » tour du lit ? couche-toi , fî tu en as envie.»» -^ (< Madame, lui dis- je, par pitié fauvez- » moi la vî#. » — « Ah! c'eft toi, mon « garçon, s'écria-t-elle; comment diable M es-tu venu ici ? Pcrrette eft folle de toi j
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» elle dit que tu n'es pas fî fou. Enttt N dans mon lir. Pour la (ingularité du » fait, je veux coucher avec un feu : y a- » t il du mal i recevoir un innocent dans >» fes bras? N*aie pas peur de mon mari) » je te fauverai bien de fes griffes. Tiens, » il me vient une idée, pour qu'il ne » te reconnoiflè pas. Ho', dit elle à Per- » rette qui dormoit à côté d'elle, levé* 9» toi, coquine, & cède la place à un 9» honnête homme, «t
Perrette s'éveille ; fa Maîtrefle lui ar- rache fon bonnet de nuit, me l'ajufte fur la tête & me force d'entrer dans le lit nuptial. <t Comme cela, dit- elle, fi mon »> mari vient , il te prendra pour Perrette j n il fuffit que tu caches ton vifage ; & » c'eft mon affaire de ne pas le laiffer M approcher du lit. Pour toi, dit-elle à la » fille, cache-toi, aifin qu'il ne puiffe s'ap » percevoir que j'ai une autre compagnie 9i que la tienne, n
Lafervante regardoit fa Maîtrefle avec de grands yeux ébaudis. La Dame, peu modefte, me ferre dans fes bras, & ren- voie Perrette, qui fembloit jaloufe, en lui jettant fa pantoufle au nez. Cette cruelle remme ne connoiflbit pas du tout Pà- propos : elle étoit jolie, elle méritoit des hommages; mais j'en aurois payé plus
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volontiers à Perrette , & je n croîs point d'ailleurs dans le loifir d'en offrir à per- fonne. Le temps m'étoit précieux pour mefquiver, & fauroîs été beaucoup plus content de me voir hors de Bicêtre, qu'en bonne fortune avec Madame la Geôlière.
Je frémiflbis dans les bras d'une jolie femme. Son mari monte j elle faute du lit comme un .éclair & court lui fermer la porte au nez; il frappe, il jure, il blaf- phême. « H faut te cacher, me dit-elle, » fuis-moi. M Soudain elle ouvre un grand coffre, me fait étendre dedans, & m'y enferme a la clef. Son mari frappoit tou-; jours; elle va effrontément lui ouvrir, «n bâton fur l'épaule; ôc je vois, par la trou de la ferrure de mon coffre, qu'elle en applique proprement quelques coups fur les épaules de fon mari. <c Je l'appren»- » drai, dit-elle, à me faire îin pareil va- » carme. >> En difant cela, elle le jette dehors, & le traite cbmme ces fervantes dont parle Boileau, qui.
Largement fwffletées, Avoîem à coup de pîed defcendu les montées.
Je les entends s*efcrîmer tous deux des pieds & des poings au bas de l'efcaliet.
Pour moi , j'étois bien loin d'être à mon ^^fej il 1'^ falloic de beaucoup qii«
141^ L Aventurier. feulïe acquis ma liberté : j'étois foriî de ma loge pour me faire renfermer dafns un coffre. Je m'y amufois à manger un grand morceau de pain que j'avois trouve fur la commode, & dont je m'écoi« .emparé, avant d'entrer dans ma jiiche.
Tout-àcoup je vois paroître Grand- Pierre, qui furetoit par-tout des yeux. Perretie entre auflî d'un air inquiet. « Par- ji bleu, dit le coquin, tandis que nos » Maîtres font la fottife de fe battre, 9» & que nous fommes feuls ici, profi- s> tons du moment j voilà un coffre qui j9 contient, je crois, le plus beau & le » meilleur de leurs effets j il faut que je f» l'enlevé : je vendrai ce qui efl dedans, •9 & nous nous marierons enfemble avec *> l'argent. Il me fera facile de faire re- » tomber le foupçon du vol fur le fou f> qui s'eft efquivé. «
Perrette, qui étoit honnête » voulut lui faire quelques remontrances^ il lui appli- qua un foufflet que je lui aurois rendu de grand cœur. La pauvre enfant pleura. d Va, lui dir-il, examiner s'il n'y a per- 9» fonne fur Pefcalier qui puiflè m'apperce* 91 voir, n EIlp voulut encpre dire un mot ; il prit un marteau, & la menaça de lui en &ndre la tête. Quel amant! Elle alla voir fur Tefcalier, & revint lui dire qu'il n'y
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avoir perfonne. 11 la força de l'aider à charger le cofFre fur fon dos; heureufe- raenc qu'il ne me ixiic pas la tèce en bas. Il me porta dans un grenier, & m'enterra avec mon étui dans du foin ; puis il s'tn alla, pour donner fans doute un coup-v d'œil à ce qui fe paffbit au- dehors , ôc cher* cher lemomenc d'ouvrir le tréfor qu'il avoir volé.
Laiflc feul , fétoufFois &c je peftois de toute mon ame d'être enfermé fous clef. Cependant j'entendois crier au feu! au feu f tt 0 Ciel ! me difoîs-je à moi- même > je fuis » enfermé dans un cofFre, enterré dans » du foin ; auroisje le malheur d'être ainfi » brûlé tout vivant, fans pouvoir faire ^ le moindre mouvement pour m'échap- » per? j> Il me fembla cependant que le tumulte fe calmait peu-à-peu. Peut-être les voix que j'avois entendu crier au feu, n'étoient que celles du Geôlier & de la Geôlière qui fe battoienr^
Je commençoîs à refpirer : tout-à-coup Grand-Pierre vient, tire ma caifle hors du foin, & enfonce U ferrure. A quoi devois-je m*attendre, nu & fans défenfe, de la part'd'on pareil coquin? Je prends ^oti parti. Dès qft'il ouvre, je m'élance comme un éclair j je lui applique mes deux poings fur les yeux, je l'aveugle,
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je le jette à la renverfe & m'enfuis. .
Je cours fans favoir où je vais. Au dé- tour d'une ruelle, j'apperçois le Geôlier qui me cherche avec des foldats. Avaat qu'il m'ait apperçu lui-même, je me jette par terre derrière un monceau de brouflailles qui s'offre tout à propos, & je m'y enfonce le mieux qu'il m'eft pof- fible. Il pafle auprès fans m'appercevoir* J'entends de tous côtés courir du monde , on cherche le fou, le voleur & le coffre : c« oui, Meflîeurs, difoit Iç Geôlier, c'eft » le fou qui m'a volé; il a eu l'audace n d'aller trouver ma femme dans fon lit, 93 & d'attenter à mon honneur. <« Que » voulez-vûus ? lui difoit-on , c'eft un w fou. i>— te Non , Meflîeurs , répon- >' dit-il, ce n'eft pas un fou; il a plus d'ef- » prit que vous & moi. «
On cherche i confoler cet intéreffant perfonnage. ce Ne -penfôns qu'à la joie , « lui dit Grand-Pierre ; votre coffre fe •t retrouvera, &, pour le fou, le diable >> peut l'emporter, avec votre femme, qui /• vous a fi bien traité. Plus de fouci, & » vive la joie. Nous avons U un couple » de bouteilles d'excellent vin que nous •> allons boire. Tenez, notre maître, foye* 99 de la partie. Afféyons nous là tout bon^ » nemenc autour de ces brou/îailles ;
fc mettons
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n mettons-y le feu, chaùfFons-nous, &: 3> buvons. » Le geôlier ne favoit pas ré- fifter i un verre de vin ; les malheureux safTeoient autour de moij Grand-Pierre allume des allumettes a fa pipe» 6c meji le feu aux brouflailles qui me couvroienr. Je prends de nouveau mon parti, je m'é- lance d'un faut rapide , en leur difper- fant au nez le feu & la fumée. Ils reftenc* ébahis & renverfés.
Je cours comme Achille aux pieds lé- gers. Je me fauve dans une autre efpece de fenil : je grimpe, à l'aide des râteliers, jufques fur une poutre qui foutenoit le comble du grenier : je me couche deffiw comme je peux, pour y refter caché juf- quà nouvel ordre, & je mange de boa appctit une grande pièce de pain & de beurre qu avoir laiflfé tomber , en fe fau- V2nr, un enfant du geôlier. On ne tarda pas à me fuivre dans ce refuge : il étoic déjà nait : on me cherchoit dans le foin^ quon fondoit a grands coups de fourche, & |e craignois qu'on y mit le feu avec la chandelle.
Je ne pouvois cependant m*empêchec de rire malignement en moi-même de voir , fous ma poutre , le geôlier moa ennemi , le bras en écharpe , le vifage meurtri, les yeux poçhç$^ le ne^ calfé.
Tome L G
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i\^6 l'Aventvkier
la tête pleine de conrufîons» empaquecce
dans des ferviecces.
Cependant le monftrueux Grand-Pierre amené la pauvre Perrecce. ce Veus ne fa- 99 vez pas tout, dit-il à fon maître j |e »> viens de découvrir que cette coquine » eft la complice du fou; elle vous a » volé une lime qu'elle lui a donnée » pour couper fa chaîne. Elle doit favoir » où il eft* » — « Ah! fcélérate, s'écrie j> le geôlier en fondant fur elle à coups de 9> pieds, à coups de poings; il faut que ru « me difes où eft le fcélérat ? Malheu- IV reufe, tu te taisl Mais je faurai bien te w faire parler. Vîte, approchez cette bra- 3> (iere, qu'on lui rôciUe les pieds. «> On obéit au monftre; on ôte à l'infortunée fes favates ; elle écoit fan^ bas* Elle pouf<- fe des cris horribles; fon abominable amant lui prend les pieds , & fembloic tout de bon vouloir les lui apprçcher du feu; elle fe débattoit dans les bras de l'exécuteur. Se mon cœur faignoit pour elle. Je ne favois comment la défendre. Le bourreau, en cherchant a entraîner la vidime, avance pofitivement fous ma poutre. Je me laiife tomber à plomb fur lui, je le précipite à terre, & je m'élance. Le geôlier avoir la bouche béante ; je lui fufonce, jufqu'aa goiier^ ma lime que
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j'avoîs toujours gardée. Il tombe i la ren- verfe ; fa chère époufe funrient; elle prend Perrette fous la proteârion , & dit : « coquins, (î Tun de vous ofe la toucher, » je lacheve.» A ces mots elle emmené la pauvre fille j & j'ai fu depuis qu elle lavoit conduite & placée dès le lénde» main à Paris chez une de fes amies. Je l-ai même retrouvée quelque temps après ^ & je l'ai bien mariée.
Pour revenir à moi, je me fauve, je vole comme un trait. La geôlière m'ap- pelle en vain ; bientôt j'échappe à Csl vue. Je trouve un chariot à moitié chargé de foin qui devoir fprtir de Bicêtre 5 je m'y enfonce , & l'on ne penfe point â me chercher là; j'y pafle la nuit, & je m'y endors. Dès le point du jour, un ruftre vient, avec fa fourche, finir de charger U pitenfe voiture, fans s'appercevoir que j'étois dans le foin. Il me montoit fur le corps , il me fouloit aux pieds , il en- fonçoit fa fourche, il manqua cent foi» de m'éventrer ; enfin , fon chariot due- ment chargé , il part & m'emmène. Jugez fi j'étois à mon aife; nous arrivons à la porte; je palpite de joie de me voir biea* lot dehors.
Tout-à-coup j'entends courir une au* tce. voiture à toutes brides y notre roue
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heurte contre je ne fais quoi y le chariot fc brife , & me voilà par terre. Com- ment cela fe fait-il? j'écois enfoncé dans le foin, & jd ne pus guère le voir. Quoi quil en foit, je me débarralTe bientôt de la marchandife dans laquelle fécois perdu. Je m'élance , & je fuis déjà dehors* On court après moi , on crie : arrête j ar* rêu. Il éroit grand matin. Il n*y avoit
Eerfonne encore dans les chemins. Un adaud cependant m'accroche par le der- rière de ma chemife : le morceau lui refte à la main. Je continue de courir, le poftérieur tout nu. En peu de temps l'arrivg à la Seine ^ »je faute dans leau y ôc je coule jufqu au fond. Heureufement , l'étois affez bon plongeur; je retiens mon haleine Se je vais à la dérive. J'en- tends qu'on me cherche dans Tendroit où je me fuis jette , & dont je fuis déjà un peu loin. c< Le diable Ta emporté ; 5> dit-on. yy Je gagne toujours en avant, cachée fous l'eau ^ mais, en paffant devant la Grève, je fuis obligé d en fortir un peu la tête, pour refpirer.
A peine mon front fe montre au jour, que le fort me joue un tour cruel & nouveau. On alloit pendre une fervante de dix-fepc à dix-huit arts, belle comme lUi ange, à ce que j'ai fu depuis, que (^
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maitrefle ne payoic point, & qui, pour fournir des fecours à fon pauvre père ré- duit à Textrémité, s'étoit vue contrainte de voler à cette indigne femme une vieii- ie chemife, eftimée trente fols. Un jeune amant, qui fentoit mieux que les Juges le mérite de cette infortunée , s'étant af- focié avec vingt jeunes gens, l'avoit ar* rachée des piains du bourreau ; mais il avoir été renverfé par terre d'un coup de croflè. La jeune fille s'étoit fauvée comme un éclair, &, fefentantfur le point dette rattrapée , elle s'étoit précipitée dans leau, aimant mieux apparemment mou- rir noyée, que pendue. Elle avoir bientôt difparu. En la cherchant on apperçut ma tète forjtant de l'eau, & Ton cria la voilât Je replongeai fur le champ , & je conti- nuai de defcendre , tandis qu on me cherchoit dans l'endroit où l'on m'avoit vu plonger. Je levai la tète encore fous les ponts , afin de refpirer. J'arrivai bien- tôt vis-â-vis des Invalides. Là je fortis de l'eau, dans un endroit ou il n*y avoit per- fonne. Je n'en pouvois plus de fatigue, & j'avois un appétit qui pouvoit bien paûTer pour de la faim. Je m'enfonçai dans un tas de fable pour me cacher ; car , où pouvois- je aller dstns l'état où j'étois? Il falloit attendre la nuit.
<i5^ l'Avinturieh
Ma relTource ordinaire contre la fati* giie & la faim , le fommeil vint me faifir. Jamais il